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dimanche 7 février 2016

Voyages extraordinaires

Je viens d'achever la lecture des Voyages extraordinaires de Lucien de Samosate, écrivain de langue grecque du IIe siècle, qui met une fantaisie débridée et un humour acerbe au service d'intentions philosophiques. Il appartenait à l'école des cyniques et fait de Ménippe de Sinoppe un de ses personnages récurrents.


Ce n'est pas une lecture dont je garderai un souvenir impérissable. A travers récits et dialogues prenant place dans un cadre mythologique traditionnel, Lucien ressasse à n'en plus finir quelques idées sur lesquelles il est difficile de le contredire : nous mourrons tous et nous n'emporterons dans la mort aucun bien de ce monde. Soit. Est-ce que pour autant l'attitude des cyniques (ne s'attacher à rien afin de ne rien regretter et de pouvoir ricaner des autres morts) est la meilleure manière de conduire sa vie ? Je n'en suis pas persuadé. Je ne suis d'ailleurs pas bien sûr qu'on puisse ricaner après la mort, et je trouve que Lucien triche un peu en attribuant à son Ménippe le rôle d'un railleur des Enfers, enquiquinant les autres trépassés avec toute la courtoisie et la bonne foi d'un troll internet. Après tout, si les autres philosophes, tels que Socrate, doivent se dépouiller de leur sagesse pour franchir les eaux du Styx, je ne vois pas bien pourquoi Ménippe est autorisé à conserver son esprit caustique et son bagou incisif. Ou, pour le dire autrement, si la mort rend absurde la vie de tout un chacun, je ne vois pas que celle des cyniques y prenne un surcroît de sens. Mais sans doute est-ce parce que le cynisme est pour moi sans attraits.

Quand Lucien consent à faire autre chose que de prêcher par la bouche de Ménippe, il peut se révéler tout à fait divertissant. Par exemple, ses récits de voyages fictifs, où il nous embarque avec beaucoup d'humour dans une navigation littéraire, nourrie de mille souvenirs de lecture et truffée d'allusions à ses devanciers, sont réjouissants de bout en bout. Lucien y laisse libre cours à sa fantaisie, navigue jusqu'à la lune, rencontre les habitants du soleil, se bat contre les créatures étranges qui peuplent les constellations, est avalé par une baleine, vogue sur la cime d'une forêt flottante... Tout ce récit est délicieux, parfois étrangement poétique, et Lucien ne le prend pas au sérieux un seul instant. Là, il charme et amuse, comme un Rabelais antique.

mardi 26 janvier 2016

Le Chef-d'oeuvre de Michel Houellebecq

Je viens d’achever la lecture du Chef-d’œuvre de Michel Houellebecq, de Didier Goux, lecture dont je me suis régalé. C’est un livre qui réussit à être à la fois drôle, émouvant, triste, optimiste, mélancolique et encourageant : il n’y en a pas tant que cela qui puissent mériter tous ces qualificatifs.


Nous y suivons les destinées croisées de trois principaux personnages : Evremont, auteur de romans de gare, d’âge mur et célibataire ; Jonathan, étudiant en pharmacie rongé par la frustration ; et le jeune et dynamique Charlie, fils d’épicier arabe. Chacun de ces personnages suit sa propre trajectoire et charrie avec lui sa propre atmosphère, de sorte que si le Chef-d’œuvre était un opéra je pense qu’il serait judicieux d’attribuer à chacun d’eux un genre de Leitmotiv : un air primesautier pour Charlie, quelque chose de lent et d’un peu grave, mais sans excès, pour Evremont, et quant à Jonathan, voyons voir, peut-être des notes discordantes de violon ? Mais peut-être ne devrait-on pas s’essayer aux métaphores musicales lorsque l’on est aussi peu savant en fait de musique que je le suis.

En tout cas, je crois bien que Goux aime tous ses personnages. Il arrive à communiquer au lecteur de la sympathie pour chacun d’eux, même lorsqu’ils sont un peu minables, auquel cas la sympathie se fait pitié. Le Chef-d’œuvre n’est pas un pamphlet et Goux ne se drape jamais dans la toge criarde de l’auteur engagé. Si Jonathan ne saurait, somme toute, recueillir l’approbation du lecteur, c’est parce qu’il s’engage dans une voie morbide d’autodestruction et non parce que l’auteur chercherait à nous faire la morale. Bien sûr, Goux rit à gorge déployée des petits et grands ridicules de notre modernité : les commandos de clowns citoyens qui sillonnent la ville pour y mettre du vivre-ensemble ; la digital mother à l’écoute de ses kids ; les grand-mères en trottinette ; les réactionnaires experts en bons restos… Mais il en rie sans s’irriter : en somme, il s’en amuse.

Le titre n’est pas, soulignons-le, un attrape-gogo pour attirer l’acheteur inattentif : il est pleinement justifié. Houellebecq apparaît d’ailleurs bel et bien dans le roman en qualité de personnage et, sans l’avoir jamais rencontré, je trouve la manière dont Goux l’a dépeint très convaincante : elle répond bien à l’idée que l’on peut se faire d’Houellebecq, d’après ses livres et ses apparitions publiques. Je serais curieux de savoir ce que le véritable Houellebecq aura pensé de cela.

Enfin, pour le Cussimontain que je suis, il est tout à fait plaisant de voir l’action du roman située dans les rues de Montcosson, que je puis reconnaître. La dernière fois que je me suis rendu au bord du fleuve, je n’ai pu m’empêcher de chercher des yeux la cuvette naturelle, dans la berge à pente douce, où débutent les amours de Charlie et de Tosca. Lorsque l’auteur aura conquis la célébrité qu’il mérite, renommer la ville, à la manière d’Illiers-Combray, s’imposera !

vendredi 4 décembre 2015

César, c'est un Jules !

Etant désormais un peu moins pris par ailleurs, je vais tâcher de me remettre aux blogs. Mollement, comme toujours : si j’arrive à me tenir à une moyenne de deux billets mensuels, ce sera déjà beau.

Lors de mon dernier passage à Paris, je me suis rendu à la librairie Guillaume Budé où j’ai fait l’emplette de quelques livres. Parmi eux, les Douze Césars de Suétone, ouvrage qui me donne l’occasion de réviser agréablement mon Histoire romaine, hélas fort rouillée. Suétone est sans doute un écrivain médiocre, qui ne fait pas montre de beaucoup d’art de la composition et rapporte de la même manière les évènements importants et les trivialités. Pourtant, grâce à cela, il livre une foule d’anecdotes et de petits faits, peut-être d’un intérêt historique limité mais précieux pour qui veut humer l’atmosphère de l’époque, et mettre un peu de chair et de sang dans l’image qu’il se fait des personnages évoqués.

Suétone rassemble tous les faits de manière thématique. Par conséquent, tous les crimes et les atrocités perpétrés par les Césars, qui pourraient être dispersés durant le cours de leur vie, sont livrés à la suite les uns des autres, ce qui finit par donner l’irrésistible impression, pour certains d’entre eux, d’avoir affaire à de véritables monstres. Si notre ami Jules, bien connu des lecteurs d’Astérix, est pour Suétone un personnage plutôt nuancé chez qui s’équilibrent les traits positifs et négatifs, si Auguste apparaît comme un souverain brillant et, somme toute, admirable, tout se gâte avec l’affreux Tibère, et les choses ne s’arrangent pas avec le monstrueux Caligula. J’en suis à Claude. Néron arrive ensuite et nous savons tous quelle est la réputation de ce dernier. Pour qui voudrait écrire le scénario d’une de ces séries historiques modernes où il est de bon ton que de fortes doses de sang et de sexe soient fournies au téléspectateur tous les quarts d’heure pour l’empêcher de zapper, Suétone serait sans nul doute une mine.

Mais ne nous hâtons pas vers tous ces affreux personnages, et comme je sais que vous attendez du croustillant, mes bons lecteurs, laissons notre auteur nous entretenir des  mœurs du divin Jules :



"Sa réputation de sodomite lui vint uniquement de son séjour chez Nicomède, mais cela suffit pour le déshonorer à tout jamais, et l’exposer aux outrages de tous. Je néglige les vers si connus de Licinius Calvus :

                                   Tout ce que la Bithynie
Et l’amant de César posséda jamais.

Je passe sur les discours de Dolabella et de Curion le père, où le premier l’appelle « la rivale de la reine, le dossier de la litière royale », et le second, « l’étable de Nicomède » et « le mauvais lieu de Bithynie ». Je laisse même de côté les édits où Bibulus, sur les murs de Rome, appela son collègue : « la reine de Bithynie », en ajoutant : « Autrefois il était amoureux d’un roi, il l’est aujourd’hui de la royauté. » A la même époque, suivant Marcus Brutus, un certain Octavius, que le dérangement de son esprit autorisait à tout dire, ayant, devant une assemblée très nombreuse, donné à Pompée le titre de « roi », salua même César du nom de « reine ». Mais C. Memmius va jusqu’à lui reprocher d’avoir, en compagnie d’autres mignons, servi d’échanson à ce Nicomède, dans un grand festin auquel prirent part quelques négociants romains, dont il cite les noms. Et Cicéron ne se borna pas à écrire dans certaines de ses lettres que des gardes le conduisirent dans la chambre du roi, qu’il s’y coucha dans un lit d’or, revêtu de pourpre, et qu’un descendant de Vénus souilla en Bithynie la fleur de sa jeunesse, mais encore, un jour, au sénat, comme César plaidait la cause de Nysa, la fille de Nicomède, et rappelait les bienfaits qu’il devait au roi, il lui dit : « Passez là-dessus, je vous prie, car personne n’ignore ce qu’il vous a donné et ce qu’il a reçu de vous. » Enfin, pendant le triomphe des Gaules, parmi les vers satiriques que ses soldats, suivant l’usage, chantèrent en escortant son char, on entendit même ce couplet devenu populaire :

César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César :
Vous voyez aujourd’hui triompher César qui a soumis les Gaules,
Mais non point Nicomède qui a soumis César.

Tout le monde s’accorde à dire qu’il était porté au plaisir, généreux dans ses amours, et qu’il séduisit un très grand nombre de femmes d’une illustre naissance, entre autres Postumia, l’épouse de Servius Sulpicius, Lollia, celle d’Aulus Gabinius, Tertulla, celle de Marcus Crassus, et même Mucia, la femme de Cn. Pompée. En tout cas, les deux Curions, le père et le fils, ainsi que beaucoup d’autres, ont reproché à Pompée d’avoir, par ambition du pouvoir, accepté pour femme la fille de l’homme qui l’avait auparavant contraint de répudier son épouse, mère de trois enfants, et qu’il ne cessait, en gémissant, d’appeler « Egisthe ». Mais sa plus grande passion fut pour Servilia, la mère de Marcus Brutus : lors de son premier consulat, il lui acheta une perle valant six millions de sesterces, et, durant la guerre civile, sans parler d’autres donations, il lui fit adjuger au plus bas prix d’immenses propriétés vendues aux enchères ; à cette occasion, comme beaucoup de gens s’étonnaient d’un prix si modique, Cicéron leur dit fort spirituellement : « Le marché est encore meilleur, sachez-le : il y a déduction du tiers. » On soupçonnait en effet que Servilia ménageait à César les faveurs de sa fille Tertia.

Il ne respecta même pas les femmes des provinciaux, comme le montre par exemple ce distique également répété par ses soldats durant le triomphe des Gaules :

Citadins, surveillez vos femmes : nous amenons un adultère chauve ;
Tu as forniqué en Gaule avec l’or emprunté à Rome.

Il eut aussi pour maîtresses des reines, entre autres celle de Maurétanie, Eunoë, femme de Bogud, et, d’après ce que dit Nason, il lui fit, à elle et à son mari, une foule de dons princiers ; mais sa plus grande passion fut pour Cléopâtre : non seulement il lui donna maintes fois des festins qui se prolongeaient jusqu’au jour, mais, l’emmenant avec lui sur un navire pourvu de cabines, il aurait traversé toute l’Egypte et atteint l’Ethiopie, si son armée n’avait pas refusé de le suivre ; enfin, l’ayant fait venir à Rome, il ne la renvoya que comblée d’honneurs et de récompenses magnifiques et lui permit de donner son nom au fils qui lui était né. Quelques écrivains grecs ont prétendu que ce fils ressemblait aussi à César par son physique et par sa démarche. M. Antoine affirma au sénat qu’il avait même été reconnu par lui et que C. Matius, C. Oppius et les autres amis de César le savaient bien ; mais l’un de ceux-ci, Gaius Oppius, jugeant qu’il valait la peine de le défendre et de le justifier sur ce point, publia un livre pour démontrer que le fils attribué à César par Cléopâtre n’était pas de lui. Helvius Cinna, tribun de la plèbe, avoua à un très grand nombre de personnes qu’il avait eu entre les mains le texte déjà tout prêt d’une loi que César lui avait donné l’ordre de proposer en son absence, lui permettant d’épouser à son choix autant de femmes qu’il le voudrait, pour s’assurer une descendance. D’ailleurs, pour que personne ne puisse douter le moins du monde que César eut la plus triste réputation de sodomite et d’adultère, (j’ajouterai que) Curion le père l’appelle dans l’un de ses discours « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris. »"


Suétone, Vies des douze Césars, trad. Henri Ailloud, Paris, Les Belles Lettres, 1931, 

vendredi 10 juillet 2015

What France means to me

On m'a demandé d'écrire quelques mots sur la France, et plus particulièrement sur son avenir. Des circonstances futures, nous ne savons rien ; nous ne pouvons imaginer l'avenir d'un être vivant que d'après son passé et son présent. Ce qui me conduit à me demander ce que la France a été pour l'homme. Inévitablement, je pense d'abord à la France médiévale : car c'est au moyen âge que votre nation a exercé sur l'Europe une hégémonie spirituelle que ni elle, ni aucune autre nation, n'a égalée depuis lors. Avant tout, la France représente les Croisades, la Chanson de Roland, la cathédrale de Chartres, le cycle d'Arthur, l'Université de Paris. Dans tout cela, ce qui frappe, c'est l'éclat : éclat des épées, de la courtoisie, de la logique. En second lieu, je pense à la France "éclairée", celle de Voltaire et des Encyclopédistes. L'éclat en a pâli, mais la clarté demeure. Cette France-là, je la considère un peu comme mon ennemie, mais c'est une noble ennemie ; à défaut d'amour, elle m'inspire du respect. Enfin, pour être tout à fait franc avec vous, je pense à une troisième France, celle où les pires cancers du monde moderne ont trouvé leur climat d'élection, celle où adorent flâner les Américains décadents, celle où Edgar Poë passe pour un grand poète, celle des petits "mouvements" vermiculaires, du Dadaïsme, du Surréalisme et des messes noires - celle qui au pays même de la Raison a dressé l'idole de la Bêtise.

Il semble que votre être soit double. Sans doute en est-il de même de toutes les nations ; je vois bien qu'il en est de même de mon pays. Derrière l'Angleterre de Sidney, je distingue (hélas !) celle de Cecil Rhodes. Si l'une affranchit les esclaves, l'autre s'engraisse à faire la traite. Nous qui avons failli inventer la Liberté avons aussi péché contre elle plus que presque toute autre nation. pour vous comme pour nous, le Démon est véritablement l'envers de l'être authentique ; il incite les concitoyens de Shelley à la Tyrannie, comme ceux d'Abélard à la Bêtise. L'avenir dépend, pour chacun de nos deux pays, du choix que nous ferons entre notre bon et notre mauvais génie. Est-il trop tard pour retrouver cette autre France, cette autre Angleterre ?

Pour les retrouver, il ne suffit pas d'y penser. Ce n'est pas d'"idéal" ni d'"inspiration" que nous avons besoin, mais de simple probité, de charité, de diligence, pour faire face à toutes les tâches qui s'imposeront. Je ne sais si les Français ou les Anglais, ou les Allemands (qui, eux non plus, n'ont pas toujours connu le seul Démon) parviendront à redevenir eux-même. Le salut d'un peuple, comme celui d'un individu, est toujours possible, mais aussi impossible à prédire ; car nous avons des volontés libres, et l'avenir reste à faire.

C.S. Lewis dans La France libre, N°7.42, 15 avril 1944.

mardi 23 juin 2015

C.S. Lewis et la cosmographie médiévale

C.S. Lewis est auteur aux multiples facettes : romancier, conteur, essayiste, théologien… Malheureusement, on a tendance à oublier qu’il était aussi professeur de littérature à l’université d’Oxford, et qu’il est l’auteur de plusieurs ouvrages portant sur la littérature du Moyen Âge et de la Renaissance. En la matière, il est l’un des meilleurs guides, et des plus agréables, qui se puissent rêver, car non seulement il aborde les œuvres avec beaucoup de finesse et de goût, mais il fait montre d’une capacité surprenante à retourner les problèmes, et à regarder les textes sous des angles inattendus, pour en révéler tout soudain des beautés qui peuvent aisément échapper au lecteur moderne.

Le dernier livre de Lewis, malheureusement peu connu en France et à ma connaissance jamais traduit, s’intitule The Discarded Image. Il s’agit d’une présentation, à grand trait, de la conception de l’univers qui était celle des hommes du Moyen Âge, telle qu’on peut la trouver dans les nombreuses sommes encyclopédiques de l’époque : les érudits médiévaux se sont efforcés, avec une patience inlassable, d’organiser toutes les branches de leur savoir, de la théologie à la science naturelle en passant par la géographie, l’ histoire et les arts, sous la forme d’un tout cohérent et harmonieux. Ce qu’on appelle alors la philosophie englobe l’ensemble des sciences théoriques et pratiques.

Lewis nous invite à méditer sur les conséquences que pouvaient avoir sur l’esprit humain ces représentations du monde, et nous en montre les effets sur la littérature de l’époque. Ils ne sont pas minces : impossible de lire Dante ou Christine de Pisan sans s’armer au moins de quelques-unes de ces notions, et même dans les romans de chevalerie ou les chansons de geste, on trouve des allusions, parfois développées, à la culture savante. (Bernard Ribémont, spécialiste des encyclopédies médiévales, parle à ce sujet d’ « insertions savantes », expression calquée sur celle d’ « insertions lyriques » que la critique emploie pour désigner les passages en vers dans les œuvres narratives en prose.) Romans et épopées sont ainsi remplis de bêtes étranges surgies des bestiaires, de pierres magiques issues des lapidaires, de peuples mystérieux venus des contrées décrites par Pline l’Ancien. L’haleine de la panthère est d’une douceur irrésistible, le phénix renaît de ses cendres, la licorne se laisse prendre dans le giron d’une pucelle, le pélican se perce la poitrine de son bec pour que son sang rende la vie à ses enfants morts et l’éléphant, en mourant, écrase le dragon qui l’a tué. Le monde est une forêt de symboles.

L’une des branches du savoir dont l’influence sur la littérature a été particulièrement féconde et, à mon sens, particulièrement attrayante, est la cosmographie. Lewis nous propose de regarder l’univers médiéval comme un objet de contemplation esthétique. Je dois dire qu’il offre à l’esprit un reposoir grandiose. Aucune mythologie n’a rêvé cosmos plus beau et plus harmonieux que cette sphère parfaite, enclose par le Ciel Empyrée, où les astres se meuvent par amour pour Dieu parce qu’un mouvement circulaire et permanent est le seul moyen par lequel ils peuvent mimer son omniprésence immobile. La terre est au centre de ce cosmos, et Lewis pulvérise au passage l’idée tout à fait fausse que nous nous faisons du géocentrisme : le fait d’être au centre ne donne pas à la terre une importance dont nous puissions nous enorgueillir. Elle est en bas, les cieux sont en haut. Les lieux les plus élevés, ceux où résident les êtres bienheureux et exaltés, sont à la périphérie de ce cosmos et donc les plus éloignés de nous. Nous sommes le trou du cul de l’univers. Notre terre immobile se trouve au beau milieu d’une danse cosmique et sublime dont elle est exclue. L’exact centre du monde se trouve être l’enfer.

Je crois que Lewis a été particulièrement sensible, comme je le suis moi-même, à la splendeur de cette conception. Elle a exercé sur lui une grande influence, en particulier dans sa Trilogie cosmique, une suite romanesque qui utilise la science-fiction comme véhicule d’une quête spirituelle. J’y reviendrai.

lundi 1 juin 2015

Chasse royale

Il y a quelques temps de cela, je vous avais entretenus du livre Même pas mort, de Jean-Philippe Jaworski, le premier volume de ce qui devait être une trilogie romanesque, les Rois du monde, prenant place dans le cadre de la Gaule préromaine. L’ouvrage m’avait plu et j’attendais sa suite avec impatience.

Le second volume est récemment paru ; il s’intitule Chasse Royale et je viens d’en achever la lecture.


Première remarque : ce qui devait être la deuxième branche du récit est sous-titré Deuxième branche I : nous aurons donc une branche en deux volumes, et je suppose qu’on peut s’attendre à ce que la troisième ne soit pas plus concise. La trilogie initialement prévue pourrait donc se constituer de cinq tomes. Pourquoi pas, s’il y a matière ?

Revenons brièvement sur le cadre, la Gaule préromaine. Les Gaulois n’ayant pour ainsi dire pas laissé de sources écrites, la suite romanesque de Jaworski relève moins du roman historique que du roman protohistorique, si j’ose m’exprimer ainsi. Un tel choix ne convaincra sans doute pas tout le monde, mais les sources n’étaient pas plus loquaces sur l’époque de la Guerre du feu, et Flaubert était-il vraiment mieux renseigné sur Carthage lorsqu’il écrivit Salammbô ? Pour ma part, je reconnais volontiers au romancier le droit d’inventer lorsqu’il traite de périodes aussi mal documentées, et Jaworski ne s’est sans doute pas privé de le faire. Au demeurant, nous disposons sur les Gaulois de témoignages grecs et romains, dont je crois qu’il a fait son miel. Il nous plonge donc dans un monde celtique réinventé, empreint d’une atmosphère âpre et violente, que personnellement je trouve convainquant. Les noms de lieux étant donnés sous leur forme antique, le lecteur a souvent bien du mal à repérer où se déroule l’action, mais cela contribue au dépaysement.

Comme dans Même pas mort, nous sommes invités à écouter les confidences du roi biturige Bellovèse, qui narre sa vie tumultueuse à un hôte grec. La langue de Jaworski est riche et protéiforme. Elle peut se faire lyrique et presque élégiaque, mais aussi épouser les méandres du récit en se traînant dans la fange lorsqu’il le faut. Le thème de la chasse étant fort important dans cette branche, l’auteur a notamment sollicité le vocabulaire de la vénerie, auquel je trouve un charme puissant. Bellovèse est un narrateur éloquent, ce qui n’est pas invraisemblable : on sait par Lucien de Samosate que les Gaulois révéraient grandement l’éloquence, et que le dieu Ogmios, l’Hercule gaulois, était dépeint comme un vieillard entraînant une foule à sa suite, par des chaînes reliant sa langue aux oreilles de ses captifs. L’éloquence gauloise était-elle vraiment celle que Jaworski prête à Bellovèse ? Sans doute pas, mais comme nous n’en connaîtrons jamais rien, je lui laisse carte blanche.

Jaworski fait appel à une vaste connaissance de la mythologie celtique, notamment irlandaise, mais aussi de la littérature arthurienne (dont les éléments celtiques sont bien connus) pour donner de la couleur à son récit. Une des scènes est par exemple inspirée d’un passage de La seconde bataille de Mag-Tured, où le dieu Lug doit décliner ses divers talents pour être admis être admis au palais de Nuada, le roi des dieux.

Peut-être plus étonnant, il m’a semblé repérer un écho discret du cortège du Graal tel que décrit par Chrétien de Troyes, lors de la description d’une cérémonie druidique. Pour mémoire, le cortège du Conte du Graal comprend, dans l’ordre, une lance blanche de la pointe de laquelle coule une goutte de sang, deux candélabres d’or pur, un graal mystérieux dont le contenu n’est pas indiqué (mais dont certaines réécritures feront la coupe ayant recueilli le sang du Christ) et un tailloir d’argent. Chez Jaworski, nous avons « une lance de justice », « sur un plat la tête d’un bœuf blanc », « un morceau de viande crue sur une pierre » et « une patère en argent repoussé, où fume un sang épais ». La lance, le sang, l’argent sont présents dans les deux cortèges, et chez Jaworski « le flamboiement des torches », « les porteurs de flambeaux » remplacent les candélabres. La tête de bœuf ne doit pas surprendre : dans le Peredur, version galloise médiévale du Conte du Graal, le graal est déjà remplacé par « un grand plat, sur lequel il y avait une tête d’homme et du sang en abondance » (traduction de Pierre-Yves Lambert). Dans la Première Continuation de Perceval, une suite donnée par un autre auteur au roman inachevé de Chrétien, Gauvain pénètre dans un château où se trouvent cent graaux d’argent (on dit « un graal, des graaux », comme « un cheval, des chevaux » ; ce n’est pas ma faute si tout le monde a oublié que ce mot possède un pluriel), chacun chargé d’une tête de sanglier. L’association du motif du Graal à une tête coupée, humaine ou animale, est donc bien attestée. En revanche, le choix du bœuf me surprend un peu, le symbolisme de cet animal me paraissant assez pauvre auprès du ceux du sanglier et du cerf, mais j’imagine que le choix de Jaworski correspond à une intention qui m’échappe.

Plus loin dans le récit, lors d’un combat où Bellovèse semble se trouver investi d’une force divine, j’ai cru voir une nouvelle allusion, fort appropriée, à la lance qui saigne du cortège du graal : « au moment où le filet de sang qui coule de ma main droite atteint le fer de lance, d’un seul mouvement, ils décrochent. Ils s’enfuient. Ils me laissent maître du campement d’Articnos. »

Surinterprétation de ma part ? Elucubrations ? Fort possible, mais je sais que Jaworski aime bien jeter le gant à ses lecteurs en dissimulant des références intertextuelles dans ses romans, et moi, j’aime bien relever le gant. Il y a d’ailleurs un épisode dont j’ai identifié la provenance avec une absolue certitude, c’est celui du combat pour le morceau du héros : il vient d’Astérix chez les Belges, de Goscinny et Uderzo. Dans cette bande dessinée, on voit deux chef belges, Gueuselambix et Vanendfaillevesix, se disputer à table un morceau de chef, tout comme les guerriers de Jaworski se disputent, lors d’un festin, le morceau du héros. L’emprunt est avoué presque explicitement : la phrase par laquelle le héros Bouos revendique le morceau du héros (« ça, c’est pour moi ! ») fait écho à celle de Gueuselambix (« ça est un morceau de chef ! ça est pour moi ! »). On voit que Jaworki connaît ses classiques et n’hésite pas à puiser abondamment dans sa vaste culture.


Trêve de pinaillage sur les détails, entrons dans le vif du sujet. Tout d’abord, je dois remarquer que les pages du livres sont souvent parcourues d’un vrai souffle épique, ce qui me surprend un peu, tant il est vrai que Même pas mort m’était apparu comme une sorte d’anti-épopée, un roman de l’épopée refusée. Jaworski y dessinait une intrigue typiquement épique, reposant sur le thème du prince déshérité en quête de revanche, qui est à la fois le canevas du Mahabharata, des Premiers faits du roi Arthur et des Enfances de Charlemagne (pour ne citer que trois exemples parmi des milliers), pour s’en détourner en cours de route et se diriger vers une autre direction. Manière de pied de nez, façon de dire : « je pourrais vous narrer une épopée, mais je n’en ai pas envie et si vous attendiez cela, je vous emmerde tous. » Et avec ce second tome, voilà que Jaworski nous prouve tout à trac qu’il peut être véritablement poète épique quand l’envie lui en prend, même si c’est d’une épopée amère et désenchantée, dont le héros est protagoniste malgré lui. Déroutant écrivain.

Disons-le franchement : le livre est violent et ses thèmes sont guerriers. La seconde moitié du roman est pour ainsi dire une longue tuerie, crûment narrée. Si vous me permettez cette parenthèse, citons Céline Minard :

« Prenez un bon John Woo et Tyran le Blanc, comparez les batailles, et vous verrez la même chorégraphie, la même distance avec la violence réelle, la même élégance. Ni l’épique médiéval ni le manga ne parlent de brutalité. Mais tous les deux d’une énergie plus enfouie, plus archaïque, plus dérangeante. Et plus joyeuse. »

Eh bien, chez Jaworski, nous ne sommes ni chez John Woo, ni dans l’épique médiéval. Lui, il nous parle de brutalité. Personnellement, je ne considère pas cela comme une supériorité du point de vue de l’art, mais je lui concède volontiers que les effets de réel qu’il en tire sont fort appropriés à son style et à l’atmosphère dans laquelle il veut nous plonger. Non que le merveilleux épique soit absent : il est bien là, mais le plus souvent voilé, étrange et inquiétant. Les dieux gaulois de Jaworski n’ont pas l’éclat méditerranéen des Olympiens d’Homère ; ils sont bien plus sinistres.

Vais-je enfin arriver au fond des choses, aux thèmes les plus importants de l’œuvre ? Sans doute pas, mais continuons de creuser. Le livre est hanté par les idées, qui se côtoient, se mêlent et se confondent, de chasse et de sacrifice. Le livre s’ouvre d’ailleurs, ou presque, sur le récit d’une chasse à courre, d’une chasse au cerf. L’épisode, assez long, paraît gratuit, mais Jaworski n’est pas un piètre architecte quand il s’agit d’ordonner la matière romanesque, et l’on peut parier que ce long passage n’est pas inutile : il doit livrer des clefs de lecture. Penchons-nous sur lui.

Tout d’abord, nous reconnaissons le motif, venu des mythes celtes et resté très fréquent dans la littérature médiévale, du cerf-guide qui entraîne les héros dans la forêt, bien souvent vers une déesse ou une fée. Après la christianisation, la fée peut faire place à une simple dame ou demoiselle (ceux qui ont lu Berthe au grand pied le savent bien) mais Jaworski situe son histoire en des temps païens, et c’est donc vers une forme de rencontre avec une déesse, d’ailleurs décevante et néfaste, que le cerf conduit Bellovèse et ses compagnons. Les dieux sont courroucés, voyez-vous ; ils regardent d’un œil sombre le roi Ambigat, oncle de Bellovèse.

Mais qu’a fait Ambigat pour mériter cette réprobation ? Est-il vraiment coupable d’une faute ? Bientôt, c’est lui que l’on va chasser comme un cerf. Et le cerf, méritait-il donc d’être traqué ? C’est peut-être Bellovèse qui répond à cette question, au moment de l’abattre, de le « servir », pour abréger ses souffrances : « Ce n’était pas à ce pauvre hère de souffrir pour nos conneries. » Tout cela est très girardien. Je me demande si Jaworski a lu René Girard. Malheureusement, il n’y a personne dans cette histoire pour expliquer aux hommes atlérés de sang que le bouc émissaire est innocent. Seul Bellovèse semble s’en apercevoir, lui qui, à la fin de l’ouvrage, accuse les dieux : « Pourquoi aurais-je porté la main sur lui ? Les maladies, les mauvaises récoltes, les enfants morts… Il n’en est pas vraiment responsable. Il n’en répond qu’en votre lieu et place, parce que tel est votre caprice. » C’est là, ce me semble, que gît le cœur du roman et son thème le plus fort.

Ce n’est pas le seul. Il faudrait aussi parler de la relation qui unit et oppose Bellovèse et son frère, Ségovèse. Tous deux sont amenés à se battre dans des camps opposés. Mais ce thème-là n’est encore qu’esquissé. Nous n’en sommes après tout qu’à une demi-branche. Attendons la suite…

A mon sens, le livre de Jaworski n’est pas sans défauts. Mais ceux-ci sont minces et tiennent de la convention littéraire ; ils étaient sans doute inévitables étant donné la situation d’énonciation (si vous me passez le jargon) choisie. D’abord, il y a le problème de l’exposition : Jaworski est bien obligé de fournir au lecteur les informations utiles à la compréhension du récit, et il ne peut le faire que par la bouche de Bellovèse, qui n’a pas toujours de bonnes raisons de les donner. Un exemple : à un moment donné, Bellovèse interrompt son récit pour expliquer à son hôte que les Celtes attachent beaucoup de prix à la beauté physique, à la perfection corporelle. Comment diable peut-il penser, au beau milieu de son histoire, à fournir de telles informations pour guide Michelin ? Il suppose que son hôte grec a besoin de cette information pour comprendre une situation, j’entends bien, mais comment peut-il avoir autant de recul, une telle capacité à décrire sa culture comme de l’extérieur, s’il a toujours vécu parmi les Celtes ? Bien sûr, nous ne connaissons pas encore tout de la vie de Bellovèse. Les tomes suivants nous apprendront peut-être qu’il a vécu un temps parmi les Grecs, et eu l’occasion de découvrir que ceux-ci attachaient moins d’importance à la beauté physique… mais au vu de la statuaire grecque, ce dernier point ne me paraît guère évident ! Enfin, admettons, le théâtre classique avait déjà de ces invraisemblances, justifiées plutôt mal que bien par l’arrivée, dans les premières scènes, d’un personnage étranger aux intrigues désireux de se les faire expliquer, ou d’un bavard monologuant… Absolvons donc l’auteur.

D’une manière plus générale, le récit interminable que Bellovèse fait à son hôte, avec un grand luxe de détails, pendant une soirée arrosée, est parfaitement invraisemblable. Vous êtes-vous déjà trouvé, vers minuit, un peu éméché, en compagnie d’un commensal sérieusement imbibé ? J’ai fait cette expérience : je peux vous certifier que les propos de mon commensal, après deux bouteilles de chablis, commençaient vraiment à perdre de leur cohérence. Bellovèse doit sacrément bien tenir l’alcool, et son hôte grec, scribe probable de notre histoire, doit disposer d’une mémoire prodigieuse, ou d’une incroyable rapidité dans l’art difficile de la prise de notes, pour nous restituer aussi précisément le récit qui lui est fait. Les folkloristes, lorsqu’ils collectent des contes populaires, se servent volontiers de magnétophones, mais nos deux larrons n’ont pas cette commodité. A moins que… Attendez, je viens de comprendre ! Euréka ! Le scribe grec en question, c’est un Hersart de La Villemarqué : il a réarrangé le récit après l’avoir entendu, et il a même inventé des morceaux ; pour tout dire, les Rois du monde, c’est un roman grec, librement inspiré des borborygmes d’un chef gaulois bourré, comme Abraracourcix dans Les lauriers de César ! Farpaitement !

Boutade, boutade ! Il est bien évident que nous sommes ici dans l’artifice littéraire, bien excusable et pas pire que celui par lequel Barbey d’Aurevilly, au moyen d’un prologue rocambolesque, place le récit du Prêtre marié dans la bouche de Rollon Langrune.

Vous l’aurez compris, Chasse royale est, somme toute, un roman fort intéressant, intelligent et subtilement composé, servi par de réelles qualités d’écriture et dégageant un vrai parfum d’épopée. Je ne peux que vous le recommander chaudement, pour peu que les celteries vous intéressent.