merlin

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mardi 17 septembre 2013

Les funérailles de Beowulf

Aujourd'hui, pour satisfaire à la demande de Koltchak, pourfendeur de l'énigme de dimanche dernier, nous retournons en Angleterre saxonne. 

Avant que Guillaume le Conquérant et ses Normands ne leur tombent dessus, bouleversant la vie culturelle de l'île en imposant une littérature de langue d'oïl, influencée par l'art des troubadours, les Saxons d'Angleterre possédaient une tradition poétique qui nous a laissé des monuments assez nombreux et fascinants : charmes, poèmes runiques, énigmes, complaintes, élégies...

Du point de vue de la mythologie et de l'épopée, en revanche, la récolte laisse un peu à désirer. Il ne fait guère de doute que les Saxons avaient possédé des mythes aussi riches que ceux des autres peuples germaniques dont les traditions se sont conservées, mais en ce qui les concerne, peu de ces mythes sont parvenus jusqu'à nous. Au moins les bribes sauvegardées nous prouvent-elles que leurs légendes étaient apparentées à celles que nous connaissons par l'Islande et l'Allemagne.

Cette perte de la mythologie saxonne fut d'ailleurs ressentie comme un manque cruel par Tolkien, qui s'est essayé à recréer, selon ses propres mots, "une mythologie pour l'Angleterre". L'un des textes qui l'ont le plus influencé dans sa noble quête est le Beowulf, la principale épopée saxonne subsistante, qu'il étudia et contribua à faire redécouvrir dans le cadre de ses activités professorales, et dont il s'inspira pour dépeindre ses Rohirrim.

Beowulf est l'oeuvre d'un poète chrétien, pénétré de l'esprit de l'évangile, mais fin connaisseur des traditions païennes que de toute évidence il aime, et qu'il relit à la lumière de la religion nouvelle. D'où l’ambiguïté qui fait le charme du poème : les héros et le sujet en sont païens, l'action se déroule avant l'arrivée du christianisme, et pourtant le Christ s'y laisse deviner, inscrit en filigrane, entre les lignes ; l'Espérance affleure derrière l'horreur de la mort. 

Le héros éponyme est un noble guerrier du peuple des Gètes de Suède, grand pourfendeur de monstres, et finalement roi. Pour l'auteur, c'est un "païen vertueux", une sorte de proto-chrétien qui s'ignore. Il va sans dire que cette épopée fait partie des lectures indispensables de l'honnête homme. Mais plutôt que de vous décrire les exploits de Beowulf (que vous lirez par vous-mêmes, j'en suis sûr), je vais vous livrer ici la scène de ses funérailles, qui ne manque pas d'une sombre grandeur :

"Ses tribus gètes lui préparèrent un bûcher sur cette terre qui ne fut pas mesquin, tout couvert de heaumes, de boucliers de combat, de cottes étincelantes, comme il l'avait demandé. Ils placèrent au centre leur illustre chef, en se lamentant posèrent leur bien-aimé seigneur. Ils commencèrent alors, au sommet du tertre, le plus grand des feux funéraires, les guerriers l'allumèrent. La fumée des fagots s'éleva, noire au-dessus du brasier, puis la flamme mêla son rugissement aux lamentations, les tourbillons de l'air s'apaisèrent, jusqu’à ce qu'elle eût disloqué la charpente des os, embrasé la poitrine. L'esprit vide de joie, chagrin au cœur, ils pleurèrent la mort du suzerain. Pareillement la vieille pleureuse dit son chant de deuil, la vieille aux cheveux noués pleura Beowulf, chanta sa peine, inlassablement répéta qu'avec angoisse elle prévoyait pour elle des jours de malheur, ruines et morts accumulées, l'effroi de l'assaillant, la honte et les violences de la captivité. Le ciel avala la fumée.

Les tribus des Gètes construisirent au sommet de la falaise une tombelle, qui fut haute et large, aux gens en mer visible de très loin. Ils mirent dix jours à bâtir, en bois, le mémorial du courageux héros, en ceignant d'un mur les restes du bûcher, d'après le plan le plus prestigieux qu'aient pu concevoir de savants experts. Ils déposèrent sur le tertre torques et joyaux, tous les objets de prix qu'avaient arraché à la cache les hommes accablés. Ils laissèrent la terre conserver le noble trésor, l'or enfoui dans le sol ; il y demeure encore à présent aussi inutile aux hommes qu'il l'avait été auparavant.

Tout autour de la tombelle défilèrent à cheval d'héroïques guerriers, des fils de princes, au nombre de douze. Ce faisant, ils manifestaient leur douleur, pleuraient leur roi, scandaient leur lamentation et contaient de ses exploits. Ils montraient la noblesse de ses actions et glorifiaient en vétérans ses prouesses. Ainsi convient-il d'honorer son bienveillant seigneur en chantant sa louange, en exprimant sa profonde affection, à l'instant où il lui faut partir, quitter le corps qu'il habitait, contraint au voyage.

Ainsi se lamentèrent les leudes des Gètes sur la mort de leur maître, dont ils avaient partagé l'âtre. Ils disaient qu'il était, de tous les rois de cette terre, le plus épris de paix et de concorde, du bien de son clan, de la gloire de son nom."

Poèmes héroïques vieil anglais, trad. André Crépin, Union Générale d'Editions, 1981.

Pour finir, j'informe mes belles lectrices et mes beaux lecteurs de l'ouverture d'une page facebook consacrée à ce cabinet de curiosité. Notez que je ne sais toujours pas à quoi peut bien servir une page facebook, si ce n'est à prévenir de la parution des nouveaux billets, mais je suis vaniteux et j'aimerais bien passer la barre des trente "like". Alors soyez gentils, et faites-moi ce plaisir.

8 commentaires:

  1. En parlant de Beowulf, J'ai trouvé la ré-écriture de Rober Zemeckis très intéressante.

    Je ne sais pas si tu l'a vu mais je la conseille vivement

    http://www.youtube.com/watch?v=uLQy10Xp5jo

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    1. Jamais vu encore, mais je vais visionner ça.

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  2. En faisant mon choix, j'espérais secrètement que vous abordiez Beowulf. Merci donc pour ce billet.

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    1. Eh bien, je suis heureux d'avoir répondu à vos attentes.

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  3. 1. Le film de Zemeckis est bien.
    2.Etes-vous sûr que nous possédions tant de textes saxons?
    3.Je vais de ce pas vous aimer sur fbook...

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    1. En réponse à votre question : oui, nous en possédons un certain nombre, et j'en ai moi-même quelques-uns en traduction, dispersés entre mes différentes bibliothèques...

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  4. J'ai toujours cru qu'il s'agissait de Christophe Lambert, on m'aurait menti.

    Bon je sors!

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    1. Reviens, grandpas ! J'ai les mêmes à la maison !

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