merlin

merlin

vendredi 4 octobre 2013

Le lai de Guingamor 1/4

Je manque un peu de temps pour bloguer ces jours-ci, mais heureusement, j'ai un ordinateur plein d'écrits divers et variés qui ne servent pas à grand chose, et dans lesquels je peux puiser. Par exemple, il m'est arrivé de traduire, en vers, un lai  médiéval breton, dit de Guingamor.

J'ai de curieux passe-temps. Enfin, ça m'aura appris à faire des vers.

Bien des lais furent composés                       
Sur des hauts faits des temps passés,
Et beaucoup parlent de prouesse,
De courtoisie et de largesse,
Et d’autres de mauvaises farces,                   5
De méchants larrons et de garces,
De mensonge et de félonie,
D’autres encor, de Féerie,
Et bien sûr, on aime toujours
A chanter d’armes et d’amours.                    10
Ces lais furent faits en Bretagne,
Pas en Normandie ou Champagne,
Car autrefois, les rois bretons,
Quand ils entendaient leurs barons
Dire aventures ou merveilles,                        15
Prenaient des harpes sans pareilles
Et composaient alors des lais.
De ces lais, certes, j’en connais
Bon nombre, mais pas tous, hélas !
Mais ça ne m’empêchera pas                         20
De faire naître joie et ris.
On rapporte qu’au temps jadis,
Il était un roi des Bretons
Qui, entre tous ses compagnons,                  
Prisait son neveu Guingamor.                        25
Ce preux valait son pesant d’or :
Il était courtois et vaillant,
Généreux, beau et avenant,
Aimé des guerriers de la cour
Comme des bourgeois d’alentour,                 30
Des paysans et gens d’Eglise :
Rien d’étonnant à ce qu’on prise
Un chevalier plein de noblesse,
Et de la plus haute largesse !
Le roi voulait qu’il fût son hoir,                    35
Et l’avait déjà fait savoir,
Car il n’avait aucun enfant.

Or, un beau jour, ce roi puissant
S’en aller chasser dans les bois.
Il n’emmena pas, cette fois,                           40
Son neveu, qui avait été,
Par un docte mire, saigné,
En raison d’une maladie.
Ce ne fut pas sans quelque envie
Qu’il vit partir le souverain,                           45
Maint chevalier et maint mâtin,
Et maint veneur vers la forêt.
Mais bien qu’il en eût du regret,
Il ne pouvait pas chevaucher :
Il lui fallait se reposer.                                   50
Guingamor resta donc au lit,
Sans songer à aucun déduit,
Et ce jusqu’à l’heure de prime.
Cette heure venue, il estime
Qu’il lui faut paraître à la cour,                     55
Car c’est ce qu’il fait chaque jour.

Guingamor se rend au château.
Là, notre courtois damoiseau
Rencontre le vieux sénéchal,
Qui n’est pas parti à cheval                           60
Avec son seigneur pour la chasse.
Aussi, tous les deux prennent place
Pour s’affronter au jeu de tables,
Où leurs talents sont comparables :
Tous deux s’y montrent fort adroits,             65
Et aiment fort ce jeu courtois.
La reine, une dame fort belle,
En se rendant à la chapelle,
Voit Guingamor. Elle l’avise
Longuement, car elle le prise                         70
Pour sa grâce et pour sa beauté.
Un rayon du soleil d’été,
Qui jusques au palais pénètre
En passant par une fenêtre,
Lui illumine le visage :                                   75
Aucun bachelier de son âge
Ne l’égale par la prestance.
La reine, alors, sent la souffrance
Et le tourment qu’Amour allume,
Lui qui, bien trop souvent, consume             80
Des malheureux jusqu’au trépas,
Sans leur accorder de soulas.
La reine pâlit, puis rougit,
Chancelle, vacille et frémit,
Et se réfugie en sa chambre                           85
Qu’ornent l’or, la topaze et l’ambre.
Elle mande une demoiselle
De sa suite, gente pucelle,
Belle, courtoise et emparlée,
Qui se charge à l’accoutumée                        90
Des messages de sa maîtresse
Avec diligence et sagesse.
La reine lui dit d’aller voir
Guingamor, le neveu et l’hoir
Du roi des Bretons, son mari,                                    95
Pour qu’avant qu’il ne soit midi,
Il vienne parler avec elle.
Sans perdre un instant, la pucelle
S’en va quérir le bachelier,
Qui, sans s’être laissé prier,                100
La suit sans y voir vilenie,
Comme le dicte Courtoisie :
Il est bien loin de se douter
De ce qu’on va lui proposer !

Guingamor entre chez la reine,          105
Et celle-ci se met en peine
Pour le recevoir bellement :
Sur la courtepointe d’argent
Du lit, elle le fait asseoir
Près d’elle, et ne croit pas déchoir     110
En lui disant, par impudeur :
« Guingamor, votre noble cœur,
Votre bonté, votre vaillance,
Ont su vous attirer, je pense,
Une merveilleuse aventure !              115
N’en doutez pas, car j’en suis sûre :
Vous avez une belle amie,
Noble et pleine de courtoisie.
Un tel amour, en vérité,
Ne doit pas être dédaigné ! »            120
Le bon Guigamor s’en étonne,
Ignorant de quelle personne
Peut lui parler la souveraine.
Il lui répond donc : « Noble reine,
Je ne puis pas être féru                       125
D’amour, sans avoir jamais vu
Celle dont vous m’entretenez !
Au vrai, je n’en sais pas assez
Sur elle pour pouvoir répondre :
A rien ne sert de m’en semondre !     130
Je n’ai cure d’aimer encor. »
La reine lui dit : « Guingamor,
Ne soyez donc pas si farouche !
S’il faut le dire de ma bouche,
C’est moi que vous devez aimer.       135
Je ne suis pas à repousser,
Car je vous aime tendrement
Et le ferai tout mon vivant. »
Le bon chevalier réfléchit,
Mais je crois bien qu’il se méprit,      140
Car il lui répondit : « Ma dame,
Je dois vous aimer, par mon âme !
Comme femme de mon seigneur,
Et toujours vous porter honneur. »
Adonc la reine lui précise :                145
« Guingamor, vous faites méprise :
Je vous parle de druërie !
Je désire être votre amie.
Vous êtes beau et je suis belle :
Si vous m’aimez d’un cœur fidèle,                150
Nous y prendrons un grand déduit. »
Ayant dit, elle le saisit
Et lui donne un baiser lascif.
Mais le bon chevalier, rétif,
S’arrache à elle, en rougissant                       155
De la vergogne qu’il ressent.
Il quitte hâtivement la pièce,
Sans même remarquer qu’il laisse
Son manteau aux mains de la dame !

Outré par le désir infâme                   160
Que la reine lui a montré,
Le bachelier est retourné
S’asseoir devant le jeu de tables.
Avec des paroles affables,
Le sénéchal, ignorant tout,                165
Lui demande s’il est à son goût,
De faire encore une partie.
Il y consent, mais il n’est mie
En mesure de bien jouer,
Car il ne cesse de penser                    170
A la conduite de la reine.
Elle-même n’est point sereine,
Craignant fort d’être dénoncée
Par Guingamor, et châtiée.
Elle appelle donc sa suivante,            175
Et lui donne la belle mante
Que Guingamor lui a laissée,
Pour qu’elle lui soit rapportée.
La demoiselle, sans tarder,
S’approche du bon chevalier             180
Et l’enveloppe du manteau,
Sans même que le damoiseau,
Tout à son trouble et à son jeu,
S’en aperçoive, prou ou peu.
Puis, elle s’en va sans un bruit.          185

La suite, au prochain épisode.

10 commentaires:

  1. Chassez le naturel....
    Rhooo mais c'est sexuel,ça !

    Vivement la suite !

    RépondreSupprimer
  2. "Rhooo mais c'est sexuel,ça !"

    Vous savez, un lecteur m'a déjà reproché de tenir un blog "érotopaganiste", alors je ne suis plus à ça près.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bin alors voilà que tu me voussoyez à nouveau ?

      Supprimer
    2. C'est une marque de respect. Il doit être saoul. (Smiley, hein !)

      Supprimer
    3. Ben c'est que je m'y perds, aussi.

      Supprimer
  3. Si la Mouette peut jurer U'alke à tout lu...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh, je ne me fais pas d'illusions : cette série de billets, il n'y aura pas grand monde pour la lire. Mais si on ne se permettait pas les ruses de feignant de temps à autre, bloguer serait infernal !

      Supprimer
    2. Tiens ! Mon commentaire est digne d'un ivrogne avec un iPhone. Promis ! Si je suis à jeun demain, je lis.

      Supprimer
  4. Je suis ravie de vous retrouver Mat ! Peut-être pas dans la meilleure forme (cf. petit vin blanc... qui a l'air rudement bon...) mais quand même !

    RépondreSupprimer
  5. J'aime cette légende de Guigamor, chevalier preux courtois et noble qui s'en alla sur les chemins d'un pays d'eau et de verdure, avec son chien et son cheval chasser un terrible animal...ces mots et musique poétique m'enchantent l'âme et le cœur....

    RépondreSupprimer