merlin

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samedi 5 octobre 2013

Le Lai de Guingamor 2/4

A la vêprée, avant la nuit,
Le roi revient de la forêt,
Avec son limier, son brachet,
Ses mâtins et ses compagnons,
Qui sont chargés de venaisons           200
Et réjouis de leur journée.
Après une franche lippée,
Ils devisent joyeusement,
Qui se vantant, qui se gaussant,
Des beaux coups et des coups manqués,       205
Des traits adroitement lancés
Et de ceux qui se sont perdus.
Guingamor les a entendus,
Mais c’est un discret chevalier,
Qui ne veut parler du gibier                           210
Qui s’est jeté dans ses filets,
Sans qu’il lui eût tendu de rets.
Il reste donc silencieux.
La reine, du coin de ses yeux,
L’observe avec inquiétude :                          215
N’ayant pas été assez prude,
Elle voudrait que le témoin
De son geste s’en aille au loin,
Disparaisse de son regard,
Tant elle craint que, tôt ou tard,                    220
Il aille en parler à son sire.
Elle se prend alors à dire :
« Francs chevaliers, vous êtes preux,
Certes, et très audacieux !
Pourtant, je crois que nul de vous                 225
N’oserait, pour cent milles sous,
Ou pour tout l’or de Maaret,
Aller chasser dans la forêt
Que hante le blanc sanglier :
Celui qui prendrait ce gibier                          230                 
Y gagnerait beaucoup de gloire,
Et l’on en garderait mémoire ! »
Tous les chevaliers restent cois :
Pour le trésor de quinze rois,
Nul ne voudrait chasser la bête,                    235
Ni tenter de prendre sa tête.
Mais Guingamor a deviné
Que si la reine a déclaré
Cela, c’est pour qu’il entreprenne
Cette chasse, et point n’en revienne.             240
Son oncle répond le premier :
« Dame, chasser ce sanglier
Est une cruelle aventure,
Et pour tout dire, je n’ai cure
D’y perdre ceux de ma mesnie :                    245
Dix preux de ma chevalerie
En cette sylve ont disparu ;
J’ai dol de les avoir perdu !
Je ne veux pas qu’un autre tente
D’en emprunter la moindre sente :                250
La lande y est aventureuse,
Et la rivière périlleuse.
N’en parlez donc plus désormais. »
Lors, la reine aux desseins mauvais
Se tait, et la maison du roi                             255
Se disperse : chacun, chez soi,
S’en va dormir et reposer.
Même le roi va se coucher.

Guingamor entre dans sa chambre
Qu’orne du samit de Sicambre,                     260
Et s’agenouille près de lit,
Puis, très humblement, il lui dit :
« Seigneur, accordez-moi un don.
-Je ne vous répondrai pas non,
Répond le roi, assurément,                            265
Car je vous aime grandement.
Demandez moi ce qu’il vous plaît !
-Merci, sire, de ce bienfait :
Ce que je veux, c’est votre cor,
Votre brachet, et puis encor                          270
Votre meute et votre coursier,
Ainsi que votre bon limier,
Pour que j’aille en forêt demain,
Afin de prendre, de ma main,
Le blanc sanglier qui la hante. »                    275
Lors, le malheureux roi déchante,
Regrettant d’avoir accordé
Le don. Il répond, consterné :
« Pour mon poids d’or, je ne voudrais
Pas exaucer de tels souhaits !                        280
Vous me demandez votre mort,
Et Dieu sait quel sera le sort
De mon brachet, de mon limier,
De mon cor, mes chiens, mon coursier !
Tous me sont chers et précieux,                     285
Mais c’est vous que j’aime le mieux :
Je ne veux pas vous perdre ainsi ! »
La reine a ouï son mari,
Et la requête du vassal.
Elle qui ne veut que son mal                          290
S’entremet donc en sa faveur
Pour persuader son seigneur :
Elle le prie adroitement,
Si bien qu’enfin, le roi consent.
Guingamor demande congé                          295
Et rentre chez lui, soulagé,
Mais ne trouve point le sommeil.

Dès qu’au ciel paraît le soleil,
Le chevalier fait ses apprêts
Pour aller battre les forêts.                             300
On lui amène le coursier
De son oncle, et son fin limier,
Son brachet rapide, et son cor,
Qu’il n’eût donné pour son poids d’or
A quiconque, fors son neveu :                       305
Pourtant, cela lui coûte un peu !
Deux meutes de chiens excellents,
Aussi féroces qu’endurants,
Lui sont également livrées :
Ils ont connu maintes curées.                        310
Ils sont conduits par des veneurs
Qui regrettent fort, en leurs cœurs,
Le dessein du bon chevalier,
Mais las ! comment l’en détourner ?
Le roi et toute sa mesnie,                               315
Que leur angoisse mortifie,
Et tous les bourgeois de la ville,
Dont aucun ne se sent tranquille,
Accompagnent, menant grand dol,
Celui qu’ils tiennent pour un fol                    320
Vers la forêt où il se rend,
Et dont mainte rumeur prétend
Qu’elle renferme un grand danger :
Aucun d’eux ne compte y entrer.

En lisière de la forêt                                      325
Est un breuil, modeste guéret
Dont les arbres sont clairsemés :
Les branchages en sont taillés,
De sorte que l’on peut sans crainte
Y entrer, et d’ailleurs l’enceinte                    330
De la cité en est voisine.
Pénétrant en cette gaudine,
Les veneurs rompus à la chasse
Se mettent à chercher la trace
Du blanc sanglier, qui y vient                        335
Souvent, à ce que l’on soutient.
Grâce aux chiens, dont le flair est bon,
Ils le trouvent dans un buisson.
Laissant avancer le limier,
Les veneurs le font aboyer,                           340
Si bien que le blanc sanglier,
Sans plus chercher à se cacher,
S’enfuit vers la forêt prochaine.
Guingamor corne à perdre haleine,
Et fait découpler tous les chiens                    345
D’une meute, alors que les liens
De l’autre ne soit point lâchés :
Les prudents veneurs sont chargés
De les tenir auprès du bois
Où pour tout l’or de quinze rois,                   350
Ils n’oseraient pas pénétrer.
Mais Guingamor, sans hésiter,
Lui, s’élance dans la forêt,
Portant en croupe son brachet,
En faisant retentir son cor                             355
Plus haut que les cris de Stentor.
Ses chiens poursuivent de leur mieux
Le sanglier au poil soyeux,
Mais ils sont bientôt distancés.
Le roi et les siens sont restés                         360
Devant la sylve, à son orée,
Consigne ayant été donnée
A tous de n’aller pas plus loin :
Aucun d’eux ne sera témoin
De la chasse de Guingamor.                          365
N’entendant plus sonner son cor,
Ils le recommandent à Dieu
Et quittent tristement le lieu.
Las ! Ils ne le reverront plus. 

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