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dimanche 6 octobre 2013

Le Lai de Guingamor 3/4

Entre ormes et chênes feuillus,                      370
Guingamor suit le sanglier.
Ses chiens ne cessent d’aboyer,
Mais s’épuisent en pure perte :
Le sanglier est si alerte
Qu’ils ne peuvent en approcher.                    375
Sans se laisser décourager,
Guingamor lâche son brachet,
Plus rapide qu’un émouchet,
Qui trouve à courir bon soulas :
Le porc ne le distance pas.                            380
Guingamor les poursuit tous deux
Grâce à son cheval vigoureux,
Laissant derrière lui ses chiens,
Qui ne lui sont plus que des riens.
Las, si épaisse est la forêt                              385
Que blanc sanglier et brachet
Disparaissent vite à sa vue.
Il sonne du cor, huche et hue,
Mais sans en retrouver la trace :
Il a perdu en cette chasse                              390
Davantage qu’il n’a gagné !
Le voici donc bien ennuyé.
Il erre à travers la gaudine,
Songeant – et cela le chagrine –
A son oncle qui aimait tant                            395
Le brachet prompt et endurant.

En haut d’un tertre, le vassal
Arrête son fringant cheval
Pour écouter et observer.
Il entend les oiseaux chanter                         400
De toutes parts, en leur latin,
Mais Guingamor n’y entend rien.
Cependant, au bout d’un moment,
Il reconnait distinctement
Les cris de son brachet au loin.                     405
Lors, se dirigeant vers le coin
D’où lui parviennent les abois,
Il se rue à travers le bois,
Cornant tout en éperonnant.
Sans avoir cherché longuement,                    410
Il retrouve en une clairière
Son brachet et la bête altière,
Qui se dirigent vers la lande
Voisine, aussi belle que grande,
Et que traverse une rivière                             415
Dont l’eau est très pure et très claire ;
Mais la lande est aventureuse,
Et la rivière périlleuse.
Guingamor entre sans trembler
Dans la lande : il veut capturer                      420
Le sanglier qui s’y engage
Pour la gloire de son lignage !
Mais s’il ne pense qu’à la chasse,
Son malheureux coursier s’en lasse,
Et le sanglier le distance,                               425
Alors qu’il pensait, de sa lance,
Lui assener un coup fatal !

Laissant donc souffler son cheval,
Le preux voit soudain un château
Face à lui, étonnamment beau :                     430
Les murs sont façonnés d’un marbre
Plus vert que les feuilles d’un arbre.
Une tour, qui semble d’argent
Et rend un éclat aveuglant,
Se dresse au-dessus de l’entrée.                    435
La porte bellement sculptée
Est faite entièrement d’ivoire
Incrusté d’or, nous dit l’histoire.
Le bon chevalier s’en étonne,
Parce qu’il ne connait personne,                    440
Nul baron et nul vavasseur
Qui vive en ces lieux de malheur !
Guingamor décide, intrigué,
D’entrer, par curiosité,
En ce palais, pour s’enquérir                          445
Du seigneur qui l’a fait bâtir.
La porte étant restée ouverte,
Il franchit la muraille verte,
Entre au palais, sans voir quiconque,
Ni seigneur, ni varlet quelconque.                 450
Il pénètre donc dans la salle,
D’une beauté plus que royale,
Où des pierres de paradis
Ornent les piliers, les lambris,
Et les murs tout rutilants d’or.                       455
Que pourrais-je vous dire encor ?
Onques il n’a rien vu de tel !
Il lance alors plus d’un appel,
Mais nul ne répond à ses cris :
Il ne voit personne au logis.                           460
Il s’en va donc un peu déçu,
Songeant qu’une fois revenu
Chez les siens, il leur parlera
De tout ce qu’il a trouvé là.

Puis il retourne sur les prés                            465
Où sont, il y a peu, passés
Son bracher et le sanglier,
Qu’il espère bien retrouver.
Mais il n’en voit plus nulle trace,
Bien qu’il soit un chasseur sagace.                470
Lors, il regrette amèrement
D’avoir quitté imprudemment
La piste pour voir un château :
C’était agir en jouvenceau
Et, pour l’ombre, lâché la proie !                   475
Il n’aura plus jamais de joie
S’il perd le précieux brachet
Auquel son cher oncle tenait.
« J’en serais à jamais honni !
Dit-il. Et s’il en est ainsi,                               480
J’aime mieux partir en exil,
Malgré la peine et le péril,
Que de revenir à la cour !
Je prendrai quelque autre séjour. »
Mais le chevalier est tenace.                          485
Il n’abandonne point la chasse,
Mais il monte en haut d’une bute
Et, depuis l’éminence, scrute
Les alentours avec grand soin.
Entendant aboyer au loin,                              490
Le chevalier reprend espoir,
Car même s’il ne peut le voir,
Il a repéré le brachet. 
Il s’élance dans la forêt,
Et retrouve bientôt le chien,                          495
Qui, sans se soucier de rien
Poursuit toujours le sanglier.
Notre valeureux chevalier
Pique des deux pour les rejoindre,
Mais il a beau hucher et poindre,                   500
Il ne peut pas s’en rapprocher.

Or, à force de galoper
Tout en cornant à perdre haleine,
Il vient auprès d’une fontaine,
Sous un bel olivier feuillu,                             505
Vert et fleuri et bien branchu.
L’endroit a vraiment tout pour plaire :
L’eau de la fontaine est très claire,
Et des graviers d’or et d’argent
Tapissent le fond bellement.                          510
Là se tient une demoiselle,
Très avenante, blanche et belle,
Qu’une suivante, avec un peigne
D’or, coiffe alors qu’elle se baigne.
La belle jeune fille est nue :                           515
Onques Guingamor n’en a vue
De plus ravissante et accorte.
Ainsi donc, avant que l’emporte
Son cheval suivant le brachet,
Il l’arrête près d’un genet                              520
Et avise sous l’olivier
Les habits que, pour se baigner,
La demoiselle a retirés :
Ils sont richement adornés.
A Guingamor vient un penser :                     525
Il va prendre, pour les cacher,
Les vêtements de la pucelle
Avant de se remettre en selle,
Puis il prendra le sanglier,
Et puis reviendra lui parler :                          530
Elle ne partira pas nue.
Mais elle s’en est aperçue
Lorsqu’il a saisi son habit
Et, d’un ton moqueur, elle dit :
« Guingamor, laissez-moi ma robe !              535
Sied-il qu’un chevalier dérobe
Les vêtements d’une meschine
Au plus profond de la gaudine ?
Ce sont des façons de larrons !
Qu’en diraient donc vos compagnons,          540
Votre oncle, et toute sa mesnie ?
Vous faites grande vilenie !
Ecoutez-moi : il se fait tard.
Rendez mon habit sans retard,
Et soyez cette nuit mon hôte. »                     545
Guingamor rougit de sa faute,
Et repose le vêtement.
Puis il répond courtoisement :
« Hélas, je ne puis accepter,
Belle, car il me faut trouver               550
Le blanc sanglier de ce bois,
Et mon brachet, dont les abois
Nous parviennent distinctement. »
La belle dit en souriant :
« En cette gaudine profonde,                        555
Ami, tous les veneurs du monde,
Ne pourraient jamais, sans mon aide,
Prendre le porc qui vous obsède.
Renoncez à cette folie,
Et faites-moi la courtoisie                  560
De venir jusqu’à ma maison.
Je vous promets d’ailleurs un don :
Au tiers jour, je vous rendrai pris
Le porc, et le brachet de prix. »
« Belle, répond le chevalier,              565
J’irai donc chez vous m’héberger
Deux jours, et vous en remercie. »
La demoiselle si jolie
Sort donc de l’eau et se rhabille,
Tandis que l’autre jeune fille             570
Va lui chercher un palefroi,
A la selle digne d’un roi,
Ainsi que sa propre monture :
Une mule couleur de mûre.
Guingamor aide la pucelle                 575
A monter sur sa riche selle.
Elle s’en va et il la suit.
Or, tandis qu’elle le conduit,
Le bon chevalier la regarde.
Se pourrait-il déjà qu’il arde              580
D’amour, lui qui jamais n’aima ?
Mais oui, il l’aime, en vérité !
C’est là l’œuvre de sa beauté.
Tout en l’admirant, il la prie
De lui accorder druërie                      585
Et de devenir son amie.
La belle ne refuse mie :
Elle est courtoise et bien apprise,
Et lui répond qu’elle le prise
Plus que tout autre chevalier.             590
Tous deux scellent par un baiser
Le début de leur amour fine,
Sous les voûtes de la gaudine.

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