merlin

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lundi 7 octobre 2013

Le Lai de Guingamor 4/4

Puis ils se rendent au château,
Si resplendissant et si beau,                  600
Dont je vous ai déjà parlé,
Mais il n’est plus abandonné :
Trois-cent chevaliers bien vêtus
Et des varlets, trois-cent ou plus,
Accueillent avec grande joie                 605
La demoiselle, et l’or chatoie
Sur les habits de la mesnie.
C’est une noble compagnie :
Les uns nourrissent des oiseaux,
Des éperviers mués et beaux                610
Ou des autours aux yeux brillants ;
D’autres font entendre des chants,
En s’accompagnant de la rote
Dont jaillit mainte claire note ;
D’autres se mesurent aux tables           615
Ou à d’autres jeux délectables.
Dam Guingamor met pied à terre,
Et éprouve une joie entière
En remarquant dix chevaliers
Qui viennent à lui volontiers :    620
Ce sont les gens de son pays
Que l’on croyait perdus, occis
En chassant le blanc sanglier.
Chacun d’eux est sain et entier !
Heureux, Guingamor les embrasse,      625
Ne songeant plus guère à la chasse.
Le bon chevalier est comblé
De la belle hospitalité
Qu’on lui accorde en ce palais,
La plus riche qu’on vit jamais : 630
D’abord un fastueux festin
Où coule à flot le meilleur vin,
Son de harpes et de vielles,
Chants de varlets et de pucelles,
Et tous les plaisirs de l’amour   635
Qu’il goûte, la nuit et le jour,
Avec sa ravissante amie
Qui ne les lui refuse mie.
Il admire fort la noblesse
Et la beauté, et la richesse                    640
De cet endroit plein de splendeur.

Après deux jours de grand bonheur,
Il redemande son brachet
Et le blanc porc de la forêt,
Car il veut aller raconter                       645
A son oncle, sans plus tarder,
Cette aventure qu’il a eue.
Puis il reviendra à sa drue.
« Ami, dit-elle, vous aurez
Porc et brachet, si vous voulez,            650
Mais à rien ne sert de partir,
Et je dois vous en avertir :
Trois-cent ans se sont écoulés,
Non deux jours. Vos drus et privés
Sont tous morts depuis très longtemps, 655
Et les enfants de leurs enfants
Sont retournés à la poussière.
Personne, dans la terre entière,
Les ayant connu, ne subsiste.
Guingamor, n’en soyez pas triste,                     660
Et renoncez à ce voyage. »
A ces paroles, le visage
Du preux Guingamor devient blême.
Il répond à celle qu’il aime :
« Demoiselle, je ne puis croire              665
Si aisément à votre histoire !
Je dois aller vérifier,
Afin de m’en persuader.
Si ce que vous dites est vrai,
Je m’en reviendrai sans délai                            670
Auprès de vous, ma gente amie. »
Voyant que le preux se méfie,
La noble pucelle lui dit :
« Respectez donc cet interdit :
Lorsque, regagnant votre terre,                        675
Vous aurez franchi la rivière,
Ne mangez ni ne buvez rien !
Surtout, souvenez-vous en bien,
Car ce serait votre malheur
Et votre fin, j’en ai bien peur,               680
Que de manger un seul morceau
De l’autre côté de cette eau. »
Puis on amène son cheval,
Son brachet rapide et loyal ;
On lui livre le sanglier,                          685
Dont il a tôt fait de trancher
Le chef, pour en faire présent
A son oncle, s’il est vivant.
Sans plus tarder, il monte en selle
Et, escorté de la pucelle,                                  690
Il se rend jusqu’à la rivière
Qui traverse la lande claire.
Adonc, au moyen d’un bateau,
Guingamor en traverse l’eau.

Il chevauche jusqu’à midi,                                695
Sans reconnaître autour de lui
Le bois qu’il avait déjà vu.
Pourtant, il ne s’est pas perdu,
Mais la forêt s’est agrandie,
A poussé et s’est enlaidie.                    700
Guingamor cherche son chemin,
Craignant que cela ne soit vain.
Sur sa dextre, il entend frapper
De sa cognée un charbonnier,
Occupé à couper du bois                     705
Afin d’alimenter, je crois,
Son feu pour faire du charbon.
Guingamor, guidé par le son,
Vient saluer le charbonnier,
Et s’empresse de demander                 710
Des nouvelles de son cher sire.
« Moi, je ne peux rien vous en dire,
Répond le pauvre charbonnier.
Ce roi a bien du trépasser
Il y a trois-cent ans ou plus.                 715
Les vieillards aux propos confus
Parlent parfois d’un sien neveu,
Qui partit avec son épieu
Pour chasser un sanglier, mais
On dit qu’il ne revint jamais. »  720
Guingamor a bien du chagrin
De la mort de son souverain.
Il se présente au charbonnier :
« Hélas, je suis ce chevalier
Dont tu viens de m’entretenir ! 725
Et moi qui croyais revenir
Et retrouver mon oncle en vie !
Les paroles de mon amie,
Qui ne me semblaient point croyables,
S’avèrent par trop véritables ! »                       730
Lors, il raconte son histoire,
Pour que l’on en garde mémoire,
Au charbonnier, et lui remet
Le chef du porc de la forêt,
Qui lui servira à prouver                       735
Tout ce qu’il vient de lui conter.
Le pauvre homme le remercie.
Guingamor, n’ayant pas envie
De s’attarder là longuement,
Fait volter son coursier fringant 740
Pour retourner à la rivière,
Et quitter à jamais sa terre.

Mais une grande faim l’assaille :
De peu s’en faut qu’il ne défaille.
Avisant un pommier sauvage,   745
Il y cueille – ce n’est point sage ! –
Trois pommes qu’il mange aussitôt.
Il a oublié comme un sot
L’interdit de la demoiselle.
Lors, perdant sa jouvence belle,           750
Il vieillit en quelques instants
Comme on ferait en trois-cents ans !
Il en perd toute sa vigueur
Et, pour couronner son malheur,
Il tombe de son bon coursier.               755
Là, incapable de bouger,
Il pousse mainte amère crainte.
Le charbonnier, empli de crainte,
S’attend déjà à ce qu’il meure,
Avant que passe une seule heure !        760
Mais voici que deux demoiselles,
Montant non point des haridelles
Mais deux excellents palefrois,
S’en viennent à travers le bois
Jusques auprès de Guingamor, 765
Affaibli, mais vivant encor.
Elles le blâment durement
D’avoir enfreint si follement
L’interdit qui lui fut donné,
Mais avec beaucoup de bonté, 770
Elles le mettent à cheval
Et l’emmènent tant bien que mal
En direction de la rivière.
Usant du bateau dont, naguère,
S’est servi le bon chevalier,                  775
Elles l’aident à traverser
Avec son chien et son coursier.

Ayant tout vu, le charbonnier
Retourne chez lui en courant.
Puis il va partout racontant                   780
Ce qu’il a vu et entendu.
Il n’est que malaisément cru,
Mais solennellement, il jure
Qu’est véridique l’aventure.
A son roi, il offre la tête                       785
Du sanglier, qu’à mainte fête,
Le souverain exhibera.
Pour empêcher que tout cela
Ne sombrât un jour dans l’oubli,
Le roi fit faire un lai joli             790
Pour aider à s’en remembrer,
Et je viens de vous le chanter.

4 commentaires:

  1. " Mais voici que deux demoiselles,
    Montant non point des haridelles
    Mais deux excellents palefrois,
    S’en viennent à travers le roi"

    Ça ne serait pas plutôt à travers le bois, qu'elles s'en viennent, les demoiselles ?

    Sinon, ce Guingamor, plaisantin de mauvais goût (cacher les vêtements d'une enchanteresse qu'il surprend nue se baignant n'est pas ce qui se fait de plus fin) est d'une étourderie remarquable. On finirait par se demander s'il ne serait pas un tout petit peu abruti...

    Belle traduction un brin archaïsante, ce qui ne gâte rien.

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    1. "Ça ne serait pas plutôt à travers le bois, qu'elles s'en viennent, les demoiselles ?"

      On va dire que c'était pour tester l'attention de mes lectrices.

      Cacher les vêtements de la fée au bain n'est pas un geste si absurde quand on le replace dans son contexte mythique : c'est un motif universel qu'on trouve de la Perse à la Scandinavie, du Japon à l'Amérique.

      L'idée sous-jacente est que les vêtements de la fée sont ce qui lui permet d'assumer une forme animale, par exemple celle d'un oiseau, pour rejoindre l'autre monde. Souvent, il s'agit d'un manteau de plumes de cygnes. En privant la fée de ce vêtement, on peut la retenir dans le monde des hommes et en faire son épouse.

      L'exemple le plus célèbre est celui de Wieland/Völundr, le demi-dieu forgeron de la mythologie nordique, qui retient une Valkyrie de la cette manière, du moins jusqu'à ce qu'elle retrouve son manteau de plume.

      Evidemment, dès l'instant où Guingamor choisit de suivre la fée chez elle plutôt que de la ramener chez lui, il est perdu pour notre monde.

      Enfin, merci d'avoir eu la patience de me lire.

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  2. Pour moi, ce fut fort agréable lecture.
    Merci, Rémi !

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