merlin

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mercredi 16 octobre 2013

Spiritualité du désert


"Les impressions, les sensations, les frissons des sens, les bruits, les silences, les pensées du désert viennent de si loin qu'elles semblent venir de l'infini lui-même. Cette lumière qui tombe en pluie de feu sur les collines ou sur les plaines nues n'a rejailli sur aucun toit des villes, et n'est souillée d'aucune fumée des foyers des hommes. Pendant le jour, rien ne s'interpose entre l'âme et son auteur. On sent la main du Créateur, invisible mais palpable, sur sa création. On s'attend à chaque instant à le voir apparaître au milieu de cette mer de clarté qui le voile, ou aux limites de cet horizon si vague qu'il semble aboutir à l'inconnu.

Pendant la nuit, le regard se promène à travers les étoiles, les suit ou les devance dans leurs évolutions, et assiste, pour ainsi dire, à ce mécanisme dévoilé des mondes qui est l'acte de foi des cieux. La religion, cet acte de foi de la terre, est née de l'astronomie dans les déserts de la Chaldée. Les lettres qui composent le nom divin y sont lues en caractères plus resplendissants et plus profonds sur ces pages du firmament. L'imagination s'y nourrit de divisions et de prestiges ; les apparitions surnaturelles, ces incarnations de la vérité dans des songes, s'y succèdent depuis le commencement du monde. 

L'homme, oppressé des mystères de piété et de foi, s'y passionne pour la seule passion digne de lui, la passion de l'infini et de l'éternité. Tous les grands cultes sont émanés de ces solitudes, depuis le Dieu Astre, foyer des mondes de Zoroastre, jusqu'à l'Allah de Mahomet ; depuis le Dieu législateur Jéhovah de Moïse, jusqu'au Dieu Verbe, cherché à travers la nuit par les bergers de Bethléem.

L'Arabe, mystérieux comme le silence, méditatif comme la nuit, concentré comme la solitude, fanatique de merveilles comme l'éternelle évocation du secret des cieux, a des sens de plus que nous pour sentir Dieu dans le désert. Sa vie est une adoration perpétuelle, que rien ne distrait du Créateur. L'immensité est avant tout un temple. Il n'y a point d'athéisme face à face avec cette nature. Prenez un athée de l'Occident, et jetez-le pour quelques années dans l'Orient : il en sortira guéri de cette infirmité de l'âme. L'athéisme n'a pu naître qu'à l'ombre, dans l'irréflexion et dans le vertige des cités de l'Occident. Le soleil tue l'athéisme, comme ces poisons froids qui ne germent que dans la nuit.

L'espace, qui appartient sans limite au regard, donne aussi à l'Arabe un sentiment plus fier et plus libre de sa dignité. La foule écrase les hommes, la solitude les relève. Quiconque est seul se sent grand, parce qu'il ne se mesure qu'à sa grandeur naturelle, et non à l'imperceptible valeur numérique que son être représente dans l'incalculable multitude d'une ville populeuse ou d'une nation. Ce sentiment de sa grandeur personnelle rend l'homme incapable d'avilissement, rebelle à la tyrannie, inapte à la servitude. Il obéit à sa religion, à la souveraineté divine de la famille, aux moeurs, aux coutumes, ces lois de l'habitude, jamais à la force sans droit. Il a son coursier pour la fuir, son arme pour la combattre, l'espace pour y ensevelir sa liberté ; ses défauts sont ceux des rois, non ceux des esclaves. Il est généreux, compatissant ; il respecte le vaincu, il protège l'enfant, il divinise la femme ; il donne asile à tout ce qui l'implore, même à son ennemi. Il traite ses esclaves comme des frères adoptifs que la Providence lui a donnés, comme une seconde famille inférieure dont il est le tuteur, jamais le tyran.

Tels sont les principaux caractères de l'Arabe errant des trois Arabies, depuis Abraham jusqu'à nos jours. Il était nécessaire de les décrire avant de raconter l'histoire d'Antar, le David moderne du désert, histoire et poëme tout à la fois, où le poëte, l'amant et le héros ne sont qu'un même homme, et se confondent pour émerveiller les Arabes dans les trois prestiges qui exercent le plus d'empire sur leur imagination : l'héroïsme, l'amour et la poésie."

Antar, Alphonse de Lamartine, éd. Michel Lévy, 1863.

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