merlin

merlin

dimanche 27 octobre 2013

Yachar Kemal, le barde écrivain

L'édition du Dede Korkut que j'ai lue comporte, en plus du texte lui-même, plusieurs articles et une préface de spécialistes de la culture turque. Tout ce paratexte est fort intéressant et instructif, ce qui n'est pas toujours le cas dans la collection Aube des Peuples.

La préface, en particulier, est due à la plume d'un écrivain turc, Yachar Kemal, qui a pour particularité d'avoir été lui-même un barde, un conteur d'épopées populaires de tradition orale, un art encore vivace dans la Turquie du XXème siècle. 

Le fait mérite d'être souligné. La tradition orale turque n'est pas la seule a avoir survécu jusqu'au seuil de notre temps, mais partout ailleurs, même si nous possédons des collectes effectuées par des folkloristes, les bardes véhiculant ces traditions n'ont pas pris la plume eux-même pour les coucher sur le papier. Ici, nous avons un barde écrivain. C'est une chance rare. 

Yachar Kemal a écrit des romans mettant en scène les hommes de son pays, peignant la rudesse de leur vie, en s'inspirant des souvenirs de sa propre famille et du trésor de récits épiques dont il était l'héritier. Car notre auteur n'est pas d'un commun lignage : sa famille a compté des Beys, des chefs de tribus nomades, mais aussi de fameux brigands, et il a grandi dans un village dont les habitants venaient juste de se sédentariser. Il a vécu dans une société qui attachait encore un grand prix à ses traditions orales. Toute la gloire de sa famille venait du fait qu'un barde célèbre et admiré, Abdal Zeynikki, avait honoré leur maison en y déclamant des épopées. 

Yachar Kemal rapporte que lorsqu'il entreprit des études, il refusa, par fierté, certaines aides financières auxquelles il pouvait prétendre. Son oncle, consulté à ce sujet, lui dit, pour l'honneur de la famille :

"Ne prends pas cet argent ! Parce que nous, nous sommes d'une maison qu'Abdal Zeynikki a honorée jusqu'à s'y agenouiller pour dire des épopées."

Yachar Kemal devait être prédestiné à devenir barde. D'ailleurs, il était borgne (en raison d'un coup de couteau reçu accidentellement dans son enfance lors d'un rite de sacrifice de béliers), et l'on sait depuis Homère et Odin que la perte d'un œil ou des deux est l'infirmité caractéristique du poète.

Bien que les oeuvres de Yachar Kemal se nourrissent de réminiscences épiques et de tournures orales venues de son art bardique, c'est aussi un homme d'une vaste culture, qui ne se limite pas aux traditions de son pays : il cite avec aisance Homère, Balzac et la Chanson de Roland.

Son oeuvre la plus connue est une série de quatre romans, appelée (assez improprement) par l'éditeur français "la Saga de de Mèmed le Mince". Le héros en est un jeune paysan du Taurus, poussé à la révolte par un Agha (seigneur féodal) tyrannique, qui devient bandit de grand chemin. On est bien près de Robin des Bois, ou des brigands d'honneur du grand classique chinois, Au bord de l'eau. Dans ce roman âpre et grandiose, Yachar Kemal prouve qu'il a tout d'un remarquable conteur.


"Ahmed le Grand était un personnage légendaire dans les montagnes. Les mères berçaient leurs enfants en citant son nom. Ahmed le Grand était une terreur aussi bien qu'une joie pour les populations. Il avait su maintenir ensemble ces deux sentiments pendant des années. Si un bandit n'arrive pas à les inspirer tous les deux à la fois, il ne peut survivre plus d'un an dans les montagnes.

C'est la terreur et l'amour qui font vivre les bandits. L'amour seul est insuffisant ; la terreur seule, c'est la haine. Pendant onze grandes années, Ahmed le Grand ne saigna même pas du nez. Pendant les seize années que dura sa vie de bandit, il ne tua qu'une seule personne _ l'homme qui avait torturé et violé sa mère, pendant qu'il faisait son service militaire.

Quand il était rentré au village, il l'avait su. Après avoir tué cet homme, il avait pris le maquis. cet homme, c'était Hüseyin Agha.

Ahmed le Grand n'avait pas coutume de détrousser les gens. Et, là où il se trouvait, aucun bandit ne pouvait les détrousser à sa place. Il avait l'habitude de choisir un richard de Çukurova, il lui envoyait, par l'intermédiaire d'un de ses hommes de main, une lettre demandant telle ou telle somme. Le richard qui recevait la lettre lui envoyait immédiatement la somme réclamée. Il obtint toujours, centime pour centime, l'argent qu'il exigeait de n'importe qui. [...]

L'argent, Ahmed le grand ne le jetait pas à tout vent. En pleine montagne, d'ailleurs, il n'en avait que faire. Il achetait des médicaments pour les malades des régions qu'il parcourait, un boeuf pour ceux qui n'en possédaient pas, de la farine pour les pauvres."

Mèmed le Mince, Yachar Kemal, 1955.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire