merlin

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jeudi 5 décembre 2013

Le roman de Baïbars

Ce qu'on appelle le Roman de Baïbars est une vaste composition populaire, un cycle de récits dont les origines se perdent dans les brumes du temps, et narrant l'histoire mythifiée de Baïbars, mamelouk qui devint sultan d'Egypte au XIIIe siècle. 

Ces récits circulaient (encore au XXe siècle) dans le monde arabe de manière semi-orale : il en existait plusieurs rédactions présentant entre elles d'importantes variantes, mais leur diffusion se faisait surtout par l'intermédiaire de conteurs publics, les Mohaddisîn, littéralement "rapporteurs de traditions", qui les lisaient ou les récitaient devant un auditoire.

Le roman est marqué du sceau de ses origines populaires : c'est un récit fleuve, à la manière de nos feuilletons imprimés d'autrefois, dont les rédacteurs n'avaient rien des gendelettres tels que nous les concevons, mais tout de conteurs habiles qui savent captiver un public, le maintenir en haleine, et ménager leurs effets pour le pousser à revenir, le lendemain, entendre la suite. Ils ont plus de verve que d'art, mais une vie luxuriante semble jaillir de leurs pages.

(En somme, je crois que ces Mohaddisîn devaient ressembler un peu à nos jongleurs, toutes proportions gardées. Cependant, le Roman de Baïbars, bien qu'il possèdât incontestablement un caractère héroïque, n'était pas un poème, et ses récitants, contrairement à nos chanteurs de geste, ne déclamaient pas ni ne s'accompagnaient d'instruments.)

Les éditions Babel ont entrepris de traduire et de publier l'ensemble de cette vaste composition. A l'heure actuelle, une dizaine de volumes sont sortis, dont je n'ai lu que le premier : Les Enfances de Baïbars, traduit et annoté par Georges Bohas et Jean-Patrick Guillaume. Et j'en resterai provisoirement là  : d'autres lectures réclament mon attention.

Le récit contraste avec d'autres oeuvres épiques du monde arabe, telles que l'Antar, par son cadre urbain, extrêmement prosaïque et réaliste. Baïbars hante les palais et les mosquées, converse avec les vizirs et les hauts dignitaires, mais fréquente aussi  les marchands des souks et les vauriens des bas quartiers, fraye avec les syndics de différentes corporations, dont il apprend différentes techniques. Un membre de la secte des Assassins lui enseigne par exemple à escalader des murailles ou à les percer, pour s'introduire dans une forteresse. Par bien des aspects, l'oeuvre tient du roman du cape et d'épée, voire du roman picaresque. Le ton se fait parfois héroï-comique, et les traits d'humour abondent.

Le roman prête au mamelouk des aventures fabuleuses, empreintes de merveilleux. Au début du récit, ce n'est qu'un esclave qui semble n'avoir guère de chances de devenir un jour sultan, mais il s'avère bien vite qu'il est prédestiné. C'est là qu'intervient l'élément religieux du récit, qui n'est pas sans grandeur ni sans beauté. Le sublime de la Nuit du Destin, qui marque la fin du Ramadan et au cours de laquelle le divin se manifeste, contraste heureusement avec les trivialités auxquelles notre héros se trouve mêlé par ailleurs. 

Baïbars n'est pas un ambitieux, mais l'élu d'Allah et son vertueux serviteur, appelé à régénérer l'Egypte et à en ôter la corruption qui la ronge. Il ne s'efforce même pas vraiment d'accomplir la destinée à lui promis : il se contente de l'accepter avec un fatalisme paisible, et de s'y préparer en acquérant toutes les compétences (notamment martiales, mais pas uniquement) qui lui seront nécessaires. 

En attendant de monter sur le trône, il se fait champion de la justice, protecteur des opprimés, destructeur des brigands mais surtout des infâmes chrétiens qui, infiltrés dans toute la société, y ourdissent le mal. 

Du reste, il possède toutes les vertus du héros épique traditionnel :  un courage indomptable, une piété peu théologique mais robuste, qui se manifeste par le dévouement aux descendants du prophète et le zèle à combattre les ennemis de l'Islam, le sens de l'honneur, une indéfectible loyauté, la magnanimité d'un grand seigneur et une inentamable fidélité en amitié.

A ce héros, il faut un adversaire capable de lui donner du fil à retordre. Mais qui opposer à un preux qui possède, au plus haut degré, la force, le courage et l'habileté aux armes ? Un texte plus franchement épique opposerait un titan à ce titan, un Ferragus à ce Roland, un Hector à cet Achille. Mais le Roman de Baïbars n'est pas tout-à-fait une épopée, et notre mamelouk trouvera sa Némésis, non pas en quelque valeureux champion, mais en un maître fourbe, un intrigant rusé : le prêtre chrétien Jaouane.

Laissons M. Guillaume nous brosser le portrait de ce félon :

"[L]es émirs mamelouks, dans toute la première partie du Roman, sont manipulés par le principal ennemi de l'Islam, le "prêtre maudit", Jaouane, qui a réussi à s'infiltrer jusque dans le conseil du roi, où il occupe la position de grand cadi. C'est lui qui, profitant de leur aveuglement et de leur bêtise, les entraîne dans mille complots contre Baïbars, quitte à les abandonner allègrement lorsque ceux-ci échouent.

Du reste, l'armée n'est pas le seul corps de l'Etat infiltré par ce diabolique conspirateur ; son influence s'étend à toute la société, depuis les éboueurs du Caire jusqu'au conseil du roi, semant partout le désordre et la corruption. Il est le cerveau qui, dans l'ombre, coordonne toutes les attaques contre les héros du Roman, et notamment contre Baïbars  en qui il a reconnu le restaurateur de la puissance de l'Islam annoncé par le Livre de prophétie des Grecs."

Un héros valeureux, un méchant diabolique, des aventures, de nobles exploits et de grandes amitiés, un zeste de trahison et d'intrigue, une pointe d'humour, et la présence en arrière-plan de la volonté divine, qui élève ce drame jusqu'aux hautes dimensions du Destin : tous les ingrédients sont réunis pour une palpitante histoire !

2 commentaires:

  1. Si palpitante que vous la délaissez...
    Et Tsao tsao ?

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    1. Là où j'en suis dans les "Trois Royaumes", il va bien. Mais je ne peux quand même pas ne parler que de lui.

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