merlin

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lundi 30 septembre 2013

Allez donc voir la concurrence !

Je pars demain pour Orléans, belles lectrices, et je serai donc dans l'incapacité, pendant quelques jours, de vous abreuver de ma sagesse supérieure.

Je me fais du souci pour vous. J'ai peur que, sans moi, vous ne vous laissiez aller, par désœuvrement, à regarder Game of Thrones, une série bête qui rend idiot, et qui a déjà causé des ravages sur des esprits brillants. Ainsi du bon Aristide, naguère encore le meilleur d'entre nous : la dernière fois que je l'ai vu, il était revêtu d'une camisole et, emmené par des hommes en blancs, poussait des braillements hystériques et absurdes, du genre : "Game of Thrones est une série formidable, très politique, qui illustre le machiavélisme !".

Sic transit gloria mundi.

Pour vous éviter cette disgrâce, je vous suggère d'aller chercher votre dose quotidienne de culture et d'intelligence chez Lydia Bonnaventure, qui tient site et blog.

Chez elle, vous apprendrez que Monsieur de La Palice ne méritait pas tant de ridicule, comment l'on se tenait à table au moyen âge, qui étaient les Enervés de Jumièges, et bien d'autres choses encore. Il y a même tout plein d'articles sur les chansons de geste. Lydia est donc quelqu'un de bien, car il y a deux catégories de personnes en ce bas monde : les gens bien, et ceux qui ne s'intéressent pas aux chansons de geste.

Lydia dispense ses perles de savoir quotidiennement ou presque, aussi le mieux serait-il que vous l'ajoutiez à vos favoris et blogrolls, afin de devenir chaque jour un peu plus intelligentes, ô belles lectrices.

Mais bien sûr, vous pouvez aussi vous abrutir devant Game of Thrones. C'est un choix. Après tout, chez les belles femmes, l'esprit est facultatif.

dimanche 29 septembre 2013

Brocéliande : l'arnaque

Puisque je n'ai plus grand chose sous la main, il me vient l'idée de faire un billet pour dénoncer cette vaste fumisterie commerciale qu'on appelle Brocéliande. Il s'agit de cette fameuse forêt, en Bretagne, qui apparaît dans les romans arthuriens, chez Chrétien de Troyes et déjà dans le Brut de Wace, et qu'un quarteron de restaurateurs madrés et d'hôteliers matois ont décidé de localiser sur le site de la commune de Paimpont.

Non que cette assimilation soit entièrement dénuée de fondements dans la culture populaire : la fontaine de Barenton, à laquelle des pratiques locales attribuaient la vertu de faire pleuvoir, n'est pas sans ressemblance avec celle à laquelle Yvain, dans Le Chevalier au lion, s'en vient tenter la merveille.



Mais tout le reste, c'est du bidon.

Oui, parce qu'il se trouve que, dans le coin qui entoure Barenton, existent un certain nombre de sites remarquables ou mégalithiques, comme la Bretagne n'en manque pas. Les rusés locaux n'ont rien laissé perdre : ils ont décrété, avec un aplomb qui peut laisser pantois, que chacun de ces sites correspondait à un des hauts lieux de la légende arthurienne. Et si rien ne rapproche les deux, qu'importe !

C'est ainsi que d'un banal étang, on a fait le séjour de la dame du lac. C'est ainsi que, dans un coin de forêt broussailleux, on veut voir le Val sans Retour de la fée Morgane. 

C'est bien gentil, mais c'est stupide. Passons, par bonté d'âme, sur le fait qu'Arthur était roi de Grande Bretagne, et que la plupart des sites de sa légende devraient s'y trouver. Dans les romans arthuriens, les chevaliers passent de longs jours, voir des mois ou des années, à voyager pour se rendre d'un lieu à l'autre. C'est pour cela qu'on parle de chevaliers errants. Et on veut nous convaincre que tous les hauts lieux du cycle arthurien sont en fait réunis dans le territoire d'un petit patelin de campagne ? Mais de qui se moque-t-on, tontaine et tonton ?

Celui qui remporte la palme du comique involontaire, c'est le cercle mégalithique que les locaux, ne reculant devant rien, appellent "Hotié de Viviane". Rien que le nom prouve bien tout ce que cette "tradition" a de factice et de frelaté : la dame du lac, au moyen âge, ne s'appelle pas Viviane ; son nom est Ninienne ! C'est le poète Alfred Tennyson, au XIXème siècle, qui a altéré son nom dans ses Idylls of the King.

Sachant que la prison de Merlin est invisible, qu'est-ce qui vous choque dans cette image ?

Le pire, c'est que les gens du coin l'assimilent à la prison d'air, la demeure invisible où la fée retient captif Merlin l'enchanteur. Prison invisible dont la principale caractéristique est d'être invisible. Ce qui implique qu'on ne puisse pas la voir. Les chevaliers de la Table Ronde la cherchent en vain, parce que rien ne l'indique. C'est souvent le problème avec l'invisibilité.

Je fais du mauvais esprit ? Eh bien, non. Paimpont est une jolie commune, qui propose des lieux pittoresque et peut justifier une halte. On peut même se laisser aller, quand on est sur place, à la suspension consentie d'incrédulité, comme un gamin qui va à Disneyland et s'amuse à prétendre que la grosse souris n'est pas un type crevant de chaud sous un costume. Encore faut-il ne pas être entièrement dupe. Brocéliande n'est jamais que cela, un Disneyland arthurien, et si votre fils croit vraiment aux souris anthropomorphes et parlantes, vous devriez vous faire du souci.

jeudi 26 septembre 2013

Toutânkharton

Belles lectrices,

Je dois vous prévenir que durant les jours, voir les semaines à venir, je ne bénéficierai pas de conditions idéales pour bloguer. L'essentiel de mes livres est désormais rangé dans des cartons. D'ailleurs, c'est bien simple, je vis entouré de cartons. Lorsqu'on utilise un ouvrage quasiment pour chaque billet, ne plus avoir de livres à portée de main complique les choses. Du reste, ces cartons, je vais être assez occupé à les transporter.

Je vais tâcher de maintenir une présence, car je sais que vous seriez perdues sans moi.

Mais ce sera sans doute avec une certaine irrégularité.


L'esplumeoir de Merlin

Comme les plus sagaces de mes lectrices l'auront probablement déjà observé, j'ai changé le nom de ce blog.

Pour une raison toute simple : je me suis aperçu que le nombre des sites ayant pour nom "le cabinet de curiosité" était de l'ordre du trillion. Je ne voulais pas d'un nom banal, d'autant moins qu'il me refoulait à la huitième page des résultats des moteurs de recherche.

J'ai donc choisi l'esplumeoir de Merlin. Il s'agit d'un lieu de la légende arthurienne, d'une mystérieuse demeure sylvestre de l'enchanteur, où vaticinent des fées, et que les chevaliers errants cherchent dans l'espoir d'y trouver conseil. Ils n'en retirent pas toujours exactement ce qu'ils souhaitaient. Consulter les oracles n'a jamais été simple, et déjà, en Grèce...

On s'est perdu en conjectures pour expliquer le mot esplumeoir

Est-ce le lieu où l'enchanteur écrit, avec une plume, couchant par écrit les merveilles du temps d'Arthur, ou d'autres graves événements, passés ou à venir ?

Est-ce le lieu où l'enchanteur se métamorphose, s'emplume pour devenir oiseau, comme le font souvent les êtres féeriques issus de la mythologie celtique ?

Les deux me conviennent. Je vais évidement me servir de ce blog pour y écrire. Et s'il pouvait aussi m'aider à me métamorphoser, ce serait mieux encore.

Quant à la nouvelle illustration, eh bien, j'aime à m'imaginer mes belles lectrices buvant mes billets avec les yeux enamourés de la Dame du Lac pour Merlin.

mercredi 25 septembre 2013

Benvenuto, hélas !

On ne devrait jamais lire d'auteurs vivants. Ces gens-là ont en effet une fâcheuse tendance, tant qu'ils ne sont pas morts, à continuer à publier des œuvres, ce qui présente un grave inconvénient : lire leurs nouvelles œuvres donne fatalement envie, quand on les apprécie, de relire les anciennes. C'est une perte de temps considérable, à laquelle on se soustrairait en ne lisant que des écrivains trépassés. Un sage principe, auquel j'ai malheureusement dérogé, en ouvrant Même pas mort, dont je vous ai touché deux mots.

Après l'avoir fini, je me suis donc replongé dans les écrits antérieurs de l'obscur auteur polonais. Mes lectures du moment sont donc très jaworskienne, et ce n'est peut-être pas plus mal, vu le massacre que me semble devoir être la dernière niogretterie en date.

Après avoir relu quelques nouvelles de Janua Vera, je me suis donc trouvé amené à me relancer dans Gagner la guerre, ce qui me promet quelques jours ou quelques semaines en compagnie du narrateur-protagoniste, Benvenuto.

Benvenuto, hélas !

C'est que je ne l'ai jamais aimé, moi, ce Benvenuto. C'est un personnage fort peu recommandable. Un assassin, excusez du peu ! Et pas un brigand d'honneur ! Pas un Robin des Bois, un Mandrin ou un Cartouche ! Non, un vulgaire truand, un salopard sans scrupule et sans qualités morales observables.

Comment, me direz-vous, vous laissez votre peu de dilection pour un personnage influer sur vos goûts littéraires ? Pour des raisons de moralité, qui pis est ? Mais enfin, c'est un niveau de lecture enfantin, cela ! Ce n'est pas sérieux ! Ce n'est pas une lecture savante ! Ce n'est pas digne d'un ancien professeur de lettres ! Ne vous a-t-on pas dit qu'on ne faisait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ?

Eh bien, sauf votre respect, belles lectrices, je vous emmerde ! Quand on envoie dans les gencives du lecteur un personnage tel que Benevenuto, il faudrait quelque hypocrisie pour se plaindre qu'il ne plaît pas à tout le monde. Du reste, il faut savoir ce qu'on veut : écrire pour les humains, ou pour les vulcains.

Les vulcains, comme bien on sait, sont gens rationnels et logiques, qui ne se laissent guère troubler par des affects et sont donc certainement capables d'une lecture entièrement dépassionnée. Ce n'est pas eux, certes, qui se laisseraient déranger par la noirceur d'un personnage.

Monsieur Spock n'a pas été gêné par Benvenuto.
Si, en revanche, on souhaite écrire pour un public humain, c'est un peu différent. Les humains sont gens émotifs, dont les goûts et les jugements littéraires sont influencés par les sentiments. C'est triste, mais c'est ainsi. Du reste, je me demande si les vulcains lisent beaucoup de romans. Je n'en suis pas certain.

Je revendique donc hautement, fièrement, et sans le moindre embarras le droit absolu et imprescriptible de clamer mon dégoût de Benvenuto.

Pourtant, je vais relire Gagner la guerre, et même avec plaisir. Jaworski a le don de transporter son lecteur au beau milieu de l'univers qu'il crée, et cet univers est suffisamment intriguant, intéressant, fascinant même, pour que j'aie envie de refaire le voyage. Et qu'importe le guide ! Qu'importe l'amphitryon, pourvu qu'on ait l'ivresse !

Voguons, Benvenuto ! Voguons vers Ressine, où je sais déjà que tu te feras dûment casser la gueule, sans m'inspirer beaucoup de compassion. Et pendant que tu rends tripes et boyaux, je profite des embruns.

Et tu sais quoi, Benvenuto ? Quand je pense que ton auteur va publier encore d'autres trucs, qu'à la sortie de Chasse Royale il me faudra relire Même pas mort, qu'à la sortie de La grande jument, il me faudra relire tout le reste, et qu'à chaque fois je devrai probablement refaire en ta compagnie ce voyage vers Ressine, je me dis que je pourrais t'engager, pour faire passer cet enquiquineur dans la catégorie des auteurs qui n'infligent pas à leurs lecteurs ces corvées répétées.

Mais tes services sont onéreux, et tu n'es pas un très bon assassin de toute façon. Enfin, regarde dans quel pétrin tu te fourres à chaque contrat ! Sont-ce là les habitudes d'un professionnel ?

mardi 24 septembre 2013

Le Roi-Dieu de Leomance

"L'armée a foncé vers l'est, en misant sur la rapidité et sur le choc. Elle a évité les villes, vivant chichement sur ses réserves, montant des bivouacs légers, quittés avant l'aube. Dès la première étape, le Roi-Dieu a goûté un sommeil sans rêve sous sa tente. Il s'est réveillé débordant de vitalité, d'appétits et de force : il a ressuscité l'icône auréolée de majesté et de puissance. Au contact du conquérant lavé de ses ombres, ses hommes ont puisé une énergie décuplée. Aussi brillante qu'une enluminure d'épopée, l'armée a traversé les campagnes, les bois et les landes de Leomance, avec l'élan d'un navire fuyant sous la tempête. Couronnée d'une forêt bariolée de pennons, de gonfanons, de bannières, d'enseignes et d'étendards ; pavoisée de blasons, d'armoiries et de couleurs de dames ; chatoyante de cottes brodées, de tabards galonnés, de panaches extravagants ; rutilante d'écus ornés, d'armes serties, de heaumes orfévrés, la suite guerrière du Roi-Dieu a scintillé, fugace, sur les horizons. Telle un éclat de soleil, telle l'aperçu d'un mirage-fée."

Juana Vera, Jean-Philippe Jaworski, Les moutons électriques, 2007-2010.

Avez-vous remarqué comme il suffit d'ajouter un "-s" au mot "appétit" pour en modifier grandement le sens ? Magie de la langue française...

Ah, et puis au fait, vous pouvez écouter une interview du Jaworski ici.

lundi 23 septembre 2013

Rions avec Game of thrones 2

C'est sur la recommandation de l'ami aristide que j'ai poursuivi le visionnage de la série.

Je crois que cet homme me hait. Mais que lui ai-je donc fait ?

Episode 2&3 : Drago Malefoy contre attaque

Il est difficile de résumer un épisode de Game of thrones. Les scénaristes, conscients des limites de leur "talent", ont renoncé depuis lurette à nous conter une histoire. Pour dissimuler cela, ils mettent en scène une myriade de personnages dans une succession de petites saynètes, de sorte que chaque épisode fait à peine avancer l'intrigue pour chacun d'eux. Un peu comme dans Les feux de l'amour, en fait.

Passons rapidement sur les pitreries amusantes de Daenerys Targaryen, la jolie drôlesse du dernier billet, qui a été mariée par son frère à un genre de Hun rigolo. L'une de ses suivantes, ancienne prostipute de son état, lui donne des conseils pour pimenter sa vie de couple. Oui, ils avaient tellement peu d'imagination qu'ils ont dû aller en chercher dans Sex and the city. Tout cela permet d'enchaîner quelques unes des pires scènes de fesse que j'aie jamais vues, mais je présume que ça empêche le téléspectateur de zapper.

Le bâtard, qui en fait s'appelle Jean Neige, rejoint la garde de nuit, corps de troupe dont l'objectif n'est pas de patrouiller dans les Super U, mais de défendre une parodie de mur d'Hadrien, quelque part dans le Nord. Le défendre contre quoi ? Les gardes eux-mêmes n'ont pas l'air de très bien le savoir. Ils se contentent de faire des allusions, d'un air sinistre et pénétré, à on ne sait trop quels croquemitaines dont on ignore s'ils sont légendaires ou réels. 

Oui, ces gens gardent ce mur depuis plusieurs siècles et ils ne savent même pas contre quoi. Ah, y a du niveau, là ! Je ne leur demande pas de tenir des archives et de les lire, histoire que l'expérience de leurs prédécesseurs leur serve : ils sont probablement tous illettrés de toute façon. Mais les nouveaux venus pourraient au moins poser la question aux vétérans. Remarquez, c'est peut-être comme ça que ces foutues légendes sont nées : les vétérans bizutaient les nouveaux en les envoyant à la chasse au marcheur blanc, quand ils ne leur faisaient pas chercher la clef du champ de tir à catapulte.

Parce que, oui, les bestioles tant redoutées par nos valeureux z-héros s'appellent des "marcheurs blancs". Personne ne nous expliquera de quoi il s'agit. C'est évidement un procédé minable, pour maintenir le téléspectateur dans l'ignorance de ce que savent les personnages, parce que même ces branquignols doivent avoir une idée sur la question. Sinon, pourquoi frissonneraient-ils à chaque fois qu'ils en entendent parler ?

Mais il en faut plus pour faire obstacle à ma sagacité, et j'ai deviné, moi, ce que sont les marcheurs blancs.

Le péril qui vient du Nord

Effectivement, au vu des rapports flous et mal définis que les gens du cru entretiennent avec la notion de religion, je comprends que l'arrivée d'une horde de pontifes romains les terrifie. Personnellement, je crains davantage les bandes de Roberts Marchenoirs belliqueux, mais ce n'est pas la même chose : je suis blogueur, moi, pas garde de nuit.

De temps en temps, les gens du coin ajoutent aussi, d'un ton grave et solennel, que "l'hiver vient". Ben oui, les gars, toujours après l'automne ! Et cinq minutes avant sa mort, Monsieur de La Palisse était encore en vie.

A part ces êtres plus ou moins mythiques, la garde de nuit défend le mur contre des hommes de chair et de sang, qu'elle appelle les sauvageons. Les sauvageons ! On ne leur a donc pas expliqué, à ces cons-là, que toutes les cultures se valent et que le seul barbare, c'est celui qui croit en la barbarie ? Putain, mais que fait BHL ? Je me demande si ces gens-là ne seraient pas un peu xénophobes, voire racistes. Au fond, leur mur ne sert jamais qu'a empêcher l'immigration de populations défavorisées en quête d'une vie meilleure.

Le noir, c'est classe : depuis que le Ku Klux Klan a adopté cette couleur pour ses costumes, il bat tous ses records de popularité.
Avant de rejoindre son trou perdu dans le Nord, Jean Neige a fait ses adieux à sa famille. En particulier, il a laissé une épée à une de ses sœurs, une gamine de dix ans. Ce type est complètement irresponsable, ou alors il espère que les accidents domestiques vont anéantir sa fratrie, ce qui lui permettra de revendiquer l'héritage.

Ce qui nous amène à la scène la plus profondément drolatique de cet épisode. On y voit l'une des filles de Boromir d'Eddard Stark, une jeune cruche que je soupçonne d'être lectrice Twilight, aller se promener avec son soupirant, un jeune gandin dont j'ai oublié le nom, mais que j’appellerai Drago, en raison de sa forte ressemblance avec Drago Malefoy, dans la série de films Harry Potter. C'est le fils du roi du patelin, celui qui est plagié sur Gimli, et il n'a pas l'air beaucoup plus futé que son père.

"Je ferai honneur à la Maison Serpentard Baratheon !"

Quand à la gamine, elle s'appelle Sansa, ce qui est très triste. Pour un peu, je la plaindrai d'avoir des parents si cruels, mais elle est tellement nunuche qu'elle le mérite presque. Du reste, ce n'est pas la plus mal lotie : dans l'ensemble, les personnages de cette série ont des noms à coucher dehors. Les scénaristes ont inventé n'importe quoi pour faire "médiéval" ; c'est bien simple, on se croirait dans Farador !


Donc, nos tourtereaux vont se balader au bord de la rivière. Hélas, ils y trouvent la sœur de Sansa, celle a qui Jean Neige a offert une épée, en train de jouer au duel, au moyen de bouts de bois, avec un petit roturier roux. Cette vision provoque l'agressivité de Drago, qui se met à menacer le roturier avec son épée, car lui en possède une véritable. ça doit être la coutume, dans ce patelin, de donner de vraies armes à de jeunes cons à peine pubères. Je suppose que c'est pour ça qu'aristide aime la série, mais je ne suis pas sûr que ce qui nous est donné à voir plaide en faveur de ses positions sur le droit de port d'armes.

Drago s'en prend donc violemment au roturier, apparemment sans raison aucune, mais je pense que c'est parce qu'il a reconnu en lui son ennemi mortel :

"Des cheveux roux, un regard inexpressif : tu es forcément un Weasley !"
Drago entreprend donc d'infliger une balafre à Ron, comme ça, gratuitement, par pure méchanceté. Il n'est même pas encore sur le trône qu'il commence déjà à se rendre impopulaire. ça promet. Heureusement que cette série "illustre le machiavélisme". J'imagine qu'après son couronnement, on pourra l'appeler le Roi Idiot, comme dans le Vieux Royaume de Jaworski. Tout cela est passionnant.

Enfin, cela dit, je ne m'y connais pas beaucoup en cruauté gratuite, étant quelqu'un de profondément gentil. J'ai donc demandé l'avis d'un comité d'experts. Tous m'ont confirmé que nous tenions là un futur champion.

"Drago, de Game of thrones ? Mon meilleur élève : je lui ai tout appris !"
"Drago, de Game of thrones ? Il est des nôtres, il a bu son verre comme les autres."
"Tant que Drago, de Game of thrones, existera, Mumm-ra existera !"
Ah, mais oui, c'est à ce point-là ! Heureusement que les personnages de cette série sont profonds, complexes et pas manichéens pour deux sous : qu'est-ce que ce serait, autrement !

Sur ces entrefaites, le loup domestique de la gamine intervient en mordant Drago, permettant au petit roturier de s'enfuir. Parce que, oui, la petiote a un loup domestique, agressif et susceptible de mordre. Ne vous en étonnez pas : Jean Neige lui a offert une épée, il peut bien lui avoir offert aussi un loup, dans l'espoir qu'il bouffe sa fratrie.

On pourrait penser qu'après ça, les parents de ces jeunes crétins leur confisqueraient leurs armes, mais non : Eddard Stark va jusqu'à faire donner des leçons d'escrime à sa fille, par un cosplay d'Inigo Montoya !

"Tou a toué mon père, prépare-toi à mourir !"

En fait, mon tort a été d'essayer de prendre cette série au sérieux, alors qu'il s'agit d'une désopilante parodie, d'une farce héneaurme à la Sacré Graal, qui recycle tous les clichés sur le moyen âge en les gonflant jusqu'à l'absurde, pour en démontrer le ridicule. Après les clichés sur les bâtards et sur le jeune noble arrogant qui maltraite gratuitement un roturier, j'imagine que nous aurons :

Episode 4 : Drago dévaste les champs de ses propres paysans (d'où proviennent ses revenus).
Episode 5 : Drago ordonne à ses paysans de battre l'étang pour faire taire les grenouilles.
Episode 6 : Drago fait enfermer un roturier dans les oubliettes de son château (il a oublié que c'était le cellier).
Episode 7 : Drago veut pratiquer le droit de cuissage (il croit que ça existe).
...

Ah, ça peut durer longtemps, comme ça.

Je vous tiendrai (peut-être) au courant.

dimanche 22 septembre 2013

Les Neuf Preux

De gauche à droite : Hector, Alexandre, Jules César, Josué, David, Judas Macchabée, Arthur, Charlemagne, Godefroy de Bouillon
Les Neuf Preux sont un thème, littéraire et iconographique, du moyen âge tardif, qui semble trouver son origine dans un roman de Jacques de Longuyon, Les Vœux du Paon.

Les Neuf Preux sont conçus comme les paragons des vertus chevaleresques. Ils se partagent en trois groupes :
-trois représentants du paganisme : Hector de Troie, Alexandre le Grand et Jules César.
-trois personnages de l'Ancien Testament : Josué, le roi David, Judas Macchabée.
-trois héros chrétiens : le roi Arthur, Charlemagne, Godefroy de Bouillon.

Leur représentation est extrêmement populaire dans l'iconographie des XIVe et XVe siècles, mais ils apparaissent aussi dans des traités, des textes d'éloges et des "miroirs du prince".

A noter qu'on a pourvu chacun de ces personnages d'armoiries, signifiantes et stables. Aucun des blasons n'a été attribué au hasard. Ainsi César porte d'Empire, Charlemagne parti de France et d'Empire, Godefroy de Bouillon les armoiries du royaume de Jérusalem, David arbore sur ses armes la harpe dont il charmait les fureurs de Saül, etc.

Il s'agit d'un des exemples les plus remarquables d'héraldique imaginaire.


samedi 21 septembre 2013

Un accouplement bien étrange

"La jeune princesse Marfa Vseslavievna
se promenait dans un jardin vert.
Elle glissa d'une pierre sur un serpent féroce :
le serpent féroce s'enroula autour de ses bottes de maroquin vert,
autour des bas de soie, frappe avec sa queue contre la cuisse blanche.
A ce moment-là, la princesse tomba enceinte.
Elle tomba enceinte et accoucha d'un bébé.
Et le croissant clair brilla dans le ciel,
le bogatyr puissant naquit à Kiev,
le jeune Volkh Vseslavievitch.
La terre humide trembla,
le royaume glorieux de l'Inde trembla,
et la mer bleue s'agita
en raison de la naissance du bogatyr,
le jeune Volkh Vseslavievitch.
Le poisson descendit au fond de la mer,
l'oiseau vola très haut dans le ciel,
les aurochs et les cerfs partirent au-delà des montagnes,
les lapins, les renards, dans les fourrés,
et les loups, et les ours, dans les sapinières,
les zibelines, les martres, sur les îles.
Volkh grandit en une heure et demie,
Volkh parle comme le tonnerre qui gronde :
"Ah, ma mère,
jeune Marfa Vseslavievna !
Ne m’emmaillote pas dans des langes purpurins,
ne me mets pas de ceinture de soie,
mais emmaillote-moi, ma chère mère,
dans de solides cuirasses d'acier,
et mets un heaume en or sur ma tête insoumise,
mets une massue lourde, de plomb, pesant trois cents poudes dans ma main droite,
pesant trois cents poudes.""

Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne, traduction par Viktoriya et Patrice Lajoye, Anacharsis, 2009.

vendredi 20 septembre 2013

Un naufrage vaut bien une messe

"Sur la côte du Finistère, on faisait des prières pour avoir des naufrages, et les pilleurs remerciaient la Vierge de leur avoir envoyé un pillage fructueux. Les gens d'Ouessant assuraient que leurs voisins de l'île de Molène, qui s'en défendaient au reste, adressaient à leurs saints l'oraison suivante :

Itroun Varia-Molenez
Digassit pense d'am enez,
Ha c'houi, aotrou sant Renan,
Na digassit ket evit unan
Digassit evit daou pe tri,
Evit m'hen devezo lod peh-hini.

Madame Marie de Molène - A mon île envoyez naufrage, - Et vous, monsieur saint Renan - N'en envoyez pas un seulement - Envoyez-en deux, trois, plutôt, - Pour que chacun en ait un morceau.

D'après une tradition du pays de la Hague (Manche), on disait autrefois des messes à gravage (naufrage) dans plusieurs églises de la région. Boucher de Perthes rapporte que dans le nord du Finistère, vers 1820, des gens faisaient célébrer une messe pour que l'année fût heureuse en naufrages, et qu'on les avait vus parcourir processionnellement le rivage en chantant les litanies pour obtenir la même faveur.

Une légende des environs de Penmarc'h présente un curieux amalgame de superstitions antiques et d'observances chrétiennes. La grotte de Philopen fut habitée par une sorcière qui y vivait avec un bouc : elle était censée par ses pratiques mystérieuses amener les tempêtes et attirer les navires en vue de la côte. Les vieillards prétendent que les pilleurs d'épaves se réunissaient dans sa grotte, et qu'après avoir récité certaines formules, on y allumait un cierge de cire jaune qu'on laissait consumer à moitié et qu'on portait ensuite devant la statue de saint Guénolé pour se rendre favorable ce patron de la côte."

Folklore de France, Paul Sébillot, 1904-1906.

J'aurais bien dit : "Ils sont fous, ces Bretons !", mais la Basse Normandie est concernée aussi. Finalement, partout où Jacques Etienne traîne ses guêtres, il n'y a que forbans et pilleurs d'épaves. Cet homme doit avoir mauvais fond.

Vous savez, je suis de ceux qui sont naturellement enclins à la sympathie pour le christianisme populaire, pour la poésie de ses légendes, de ses saints locaux farfelus, de ses rites bizarres et de ses superstitions à moitié païennes. Il n'en faudrait pas beaucoup pour que je me répande en jérémiades contre les efforts qu'à fait l'Eglise pour combattre ces pratiques et croyances populaires et imposer partout la stricte orthodoxie. Que de saints imaginaires rejetés dans les ténèbres, hélas !

Mais quand on lit ce genre de choses, on comprend. Le clergé catholique ne pouvait tout de même pas voir d'un bon oeil le fait que ses ouailles demandassent à la Vierge le malheur d'autrui comme à une vulgaire Hécate de carrefour.

Il fallait bien faire le ménage.

jeudi 19 septembre 2013

Rions avec Game of Thrones

Plusieurs amis m'ont chaleureusement recommandé une série télé qui s'appelle Game of Thrones.

Le drame, lorsque, comme moi, on s'intéresse à des sujets un peu marginaux, c'est que vos amis se sentent obligés de vous recommander tout ce qui peut avoir un vague et tortueux rapport avec votre dada. Une bonne série de fantasy, ancrée dans le Moyen Âge, m'avait-on dit !

On ne devrait jamais écouter ses amis. Mais enfin bref, je regarde bravement les premiers épisodes.

Episode 1 : la menace clichetonneuse

Peut-être s'est on imaginé que ça me plairait, parce qu'on y trouve quelques points communs avec l'oeuvre de Tolkien que j'apprécie : il y a des dragons, un genre de hobbit qu'on appelle le gnome parce que le mot "hobbit" n'est pas libre de droit, et puis Boromir, aussi.

Oui, il y a Boromir. On le reconnaît bien à sa barbe.

Boromir égal à lui-même.
Cela dit, ici, il ne s'appelle pas Boromir, mais Stark, comme le capitaine de cavalerie dans les Tuniques bleues. Ils doivent avoir à peu près le même QI, remarquez.

Ce n'est d'ailleurs pas le seul personnage repris de Tolkien. Ils ont aussi plagié le Gimli des films de Peter Jackson. Ici, il ne s'appelle pas Gimli, mais il est aisément reconnaissable. C'est le roi du patelin où se déroule l'intrigue : un gros balourd barbu, qui aime manger et boire, et qui parle comme un rustre pour faire rire les enfants dans le public.

"Les nains sont des sprinters, redoutables sur les courtes distances !"
Tous les autres personnages sont à peu près à l'avenant. Parmi eux, on peut mentionner la présence d'un jeune gandin assez tarte, qui est le fils bâtard de Boromir d'Eddard Stark. Tout le monde lui fait plein de misère et lui parle de haut à cause de sa bâtardise.

Bien sûr, c'est complètement con. Le mépris pesant sur les bâtards, ça n'a rien de médiéval ni d'aristocratique. On peut reprocher bien des choses aux hommes du moyen âge, sans doute, mais pas d'être puritains. On élevait les bâtards au sein de la mesnie, avec les héritiers légitimes, sans leur chercher des poux. Guillaume le Conquérant ou Dunois étaient bâtards, ça ne les a pas empêchés de faire une belle carrière. Et dans l'ordre littéraire, les plus grands héros d'épopées médiévales (Alexandre le Grand, le roi Arthur, Roland...) sont tous bâtards, et personne n'en fait un flanc.

Le mépris des bâtards, c'est le fruit de l'essor des valeurs bourgeoises, et du puritanisme protestant. Bon, admettons. Je suppose que tous les personnages de la série sont des Têtes Rondes. ça tombe bien, j'adorais le personnage de John Felton, dans les Trois Mousquetaires, et je rêvais de passer plus de temps en sa compagnie.

Cela dit, la série ne nous apprend rien sur la religion qui a cours dans ce monde imaginaire, alors allez savoir. Ancré dans le moyen âge ? Oui, mais le moyen âge sans la religion. C'est à peu près l'équivalent culturel de "l'océan atlantique, mais sans l'eau". Ils ont tout compris, ces génies.

Du reste, pour des puritains, tous ces gens-là forniquent pas mal. C'est peut-être pour ça qu'ils détestent les bâtards, en fait : ils en font tellement qu'ils ne savent plus où les mettre.

L'avantage, c'est surtout que ça permet de caser des scènes de fesse. Or, les drôlesses sont girondes, et c'est à peu près le seul point fort de la série, si je me fie à ce que j'en ai vu.

Il lui demande si elle veut réveiller le dragon, parce que c'est de la fantasy : dans notre monde, on l'appelle plus couramment "Popol".
Mais j'ai perdu le fil de mes pensées et j'ai laissé mon bâtard en plan. Comment s'appelle-t-il, déjà ? Peu importe, d'ailleurs. Appelons-le Bâtard, puisque pour les grimauds qui tiennent lieu de scénaristes à ce massacre, c'est ce qui le définit. Figurez-vous qu'à force de se faire embêter, il devient dépressif, adopte un look gothique et décide de quitter la maison paternelle pour devenir garde de nuit.

Garde de nuit. ça, c'est un beau métier. J'imagine que dans les prochains épisodes, on le verra arpenter un Super U avec une lampe torche. Je vous tiendrai au courant.


mercredi 18 septembre 2013

La dernière ruse d'Antar

Antar Ibn Chadded est à la fois l'un des plus grands poètes et des plus grands héros du monde arabe préislamique. Il s'agit à l'origine d'un personnage historique du VIème siècle, auquel on attribue des poèmes dont certains nous sont parvenus. Mais la légende s'est emparée de lui, l'érigeant au rang de héros épique et lui prêtant des aventures fabuleuses. On lui consacra une épopée chevaleresque, assez improprement connue sous le nom de Roman d'Antar, et qui nous est parvenue par une version du Xème siècle.

Antar est le fils de Chadded, chef de la tribu des Beni'Abs, et d'une esclave noire. Méprisé pour son extraction servile et pour sa peau noire qui le fait surnommer "l'un des trois corbeaux des Arabes", il devra faire la preuve de sa valeur. Guidé par l'amour sublime qu'il porte à la belle Abla, il deviendra un parangon d'héroïsme, le rempart de son peuple, le protecteur des femmes et le défenseur des faibles.



Au XIXème siècle, ce héros trouvera en France un chantre, en la personne d'un écrivain que vous ne vous attendiez peut-être pas à rencontrer sur ce blog : Alphonse de Lamartine. Laissons-le nous raconter la dernière ruse d'Antar, alors que le héros, blessé à mort par la flèche traîtresse d'un ennemi félon, use ses ultimes forces pour escorter, en territoire hostile, son épouse bien-aimée.

"A la fin du jour, ils arrivèrent dans une vallée peu éloignée du territoire de la tribu d'Abs. Cette gorge se nommait la vallée des gazelles. Entourée de montagnes inaccessibles, on n'y pénétrait du côté du désert que par une issue étroite et tortueuse où trois cavaliers pouvaient à peine marcher de front.

Antar, s'arrêtant à l'entrée de ce défilé, fit passer d'abord les troupeaux, les esclaves et la chamelle qui portait la litière de sa chère Abla. Quand la caravane entière fut en sûreté, il revint se placer seul en sentinelle a l’extrémité du défilé, en face de la plaine et des Arabes qui le suivaient de loin.

A ce moment, ses tortures augmentant, ses entrailles se déchirent, chaque pas de son coursier lui fait éprouver des supplices pareils aux feux de l'enfer. La mort envahit ses membres et respecte son âme intrépide.

Il fait face aux Arabes, il arrête Abjer (son destrier), il plante sa lance en terre par la pointe, et, s'appuyant sur le bois comme un guerrier au repos qui laisse respirer son cheval, il demeure immobile à l'entrée du défilé.

A cet aspect, les trente guerriers qui avaient suivi jusque-là les traces de sa caravane s'arrêtent eux-mêmes, hésitant, à quelques centaines de pas du héros.

"Antar, se disent-ils entre eux, s'est aperçu que nous suivions sa marche ; il nous attend là pour nous exterminer tous ; profitons des ombres de la nuit qui tombe pour échapper à son sabre et pour rejoindre nos frères !"

Mais le vieux cheik, persistant dans sa pensée, les retient encore.

"Mes cousins, leur dit-il à voix basse, n'écoutez pas ces conseils de la peur. L'immobilité d'Antar est le sommeil de la mort. Eh quoi ! Ne connaissez-vous pas son courage impétueux ? Antar a-t-il jamais attendu son ennemi ? S'il était vivant, ne fondrait-il pas sur nous comme le vautour sur sa proie ? Avancez donc hardiment, ou, si vous refusez de risquer vos vies contre son glaive, du moins restez jusqu'à ce que l'aurore vienne éclairer vos soupçons.""

Antar, Alphonse de Lamartine, éd. Michel Lévy, 1863.

Ainsi la crainte inspirée par le corps sans vie du héros, retenu sur sa selle par sa lance fichée en terre, fit-elle perdre une nuit entière aux poursuivants de son épouse.

Antar ayant vécu avant la prédication de Mahomet, les deux hommes ne se rencontrèrent pas, mais une tradition rapporte que le prophète déclara à son sujet :  « Je n'ai jamais entendu parler d'un homme du désert que j'eusse envie de voir, excepté Antar ». Que l'anecdote soit vraie ou non, elle prouve en tout cas l'admiration que le souvenir du preux suscitait dans les pays arabes.

mardi 17 septembre 2013

Les funérailles de Beowulf

Aujourd'hui, pour satisfaire à la demande de Koltchak, pourfendeur de l'énigme de dimanche dernier, nous retournons en Angleterre saxonne. 

Avant que Guillaume le Conquérant et ses Normands ne leur tombent dessus, bouleversant la vie culturelle de l'île en imposant une littérature de langue d'oïl, influencée par l'art des troubadours, les Saxons d'Angleterre possédaient une tradition poétique qui nous a laissé des monuments assez nombreux et fascinants : charmes, poèmes runiques, énigmes, complaintes, élégies...

Du point de vue de la mythologie et de l'épopée, en revanche, la récolte laisse un peu à désirer. Il ne fait guère de doute que les Saxons avaient possédé des mythes aussi riches que ceux des autres peuples germaniques dont les traditions se sont conservées, mais en ce qui les concerne, peu de ces mythes sont parvenus jusqu'à nous. Au moins les bribes sauvegardées nous prouvent-elles que leurs légendes étaient apparentées à celles que nous connaissons par l'Islande et l'Allemagne.

Cette perte de la mythologie saxonne fut d'ailleurs ressentie comme un manque cruel par Tolkien, qui s'est essayé à recréer, selon ses propres mots, "une mythologie pour l'Angleterre". L'un des textes qui l'ont le plus influencé dans sa noble quête est le Beowulf, la principale épopée saxonne subsistante, qu'il étudia et contribua à faire redécouvrir dans le cadre de ses activités professorales, et dont il s'inspira pour dépeindre ses Rohirrim.

Beowulf est l'oeuvre d'un poète chrétien, pénétré de l'esprit de l'évangile, mais fin connaisseur des traditions païennes que de toute évidence il aime, et qu'il relit à la lumière de la religion nouvelle. D'où l’ambiguïté qui fait le charme du poème : les héros et le sujet en sont païens, l'action se déroule avant l'arrivée du christianisme, et pourtant le Christ s'y laisse deviner, inscrit en filigrane, entre les lignes ; l'Espérance affleure derrière l'horreur de la mort. 

Le héros éponyme est un noble guerrier du peuple des Gètes de Suède, grand pourfendeur de monstres, et finalement roi. Pour l'auteur, c'est un "païen vertueux", une sorte de proto-chrétien qui s'ignore. Il va sans dire que cette épopée fait partie des lectures indispensables de l'honnête homme. Mais plutôt que de vous décrire les exploits de Beowulf (que vous lirez par vous-mêmes, j'en suis sûr), je vais vous livrer ici la scène de ses funérailles, qui ne manque pas d'une sombre grandeur :

"Ses tribus gètes lui préparèrent un bûcher sur cette terre qui ne fut pas mesquin, tout couvert de heaumes, de boucliers de combat, de cottes étincelantes, comme il l'avait demandé. Ils placèrent au centre leur illustre chef, en se lamentant posèrent leur bien-aimé seigneur. Ils commencèrent alors, au sommet du tertre, le plus grand des feux funéraires, les guerriers l'allumèrent. La fumée des fagots s'éleva, noire au-dessus du brasier, puis la flamme mêla son rugissement aux lamentations, les tourbillons de l'air s'apaisèrent, jusqu’à ce qu'elle eût disloqué la charpente des os, embrasé la poitrine. L'esprit vide de joie, chagrin au cœur, ils pleurèrent la mort du suzerain. Pareillement la vieille pleureuse dit son chant de deuil, la vieille aux cheveux noués pleura Beowulf, chanta sa peine, inlassablement répéta qu'avec angoisse elle prévoyait pour elle des jours de malheur, ruines et morts accumulées, l'effroi de l'assaillant, la honte et les violences de la captivité. Le ciel avala la fumée.

Les tribus des Gètes construisirent au sommet de la falaise une tombelle, qui fut haute et large, aux gens en mer visible de très loin. Ils mirent dix jours à bâtir, en bois, le mémorial du courageux héros, en ceignant d'un mur les restes du bûcher, d'après le plan le plus prestigieux qu'aient pu concevoir de savants experts. Ils déposèrent sur le tertre torques et joyaux, tous les objets de prix qu'avaient arraché à la cache les hommes accablés. Ils laissèrent la terre conserver le noble trésor, l'or enfoui dans le sol ; il y demeure encore à présent aussi inutile aux hommes qu'il l'avait été auparavant.

Tout autour de la tombelle défilèrent à cheval d'héroïques guerriers, des fils de princes, au nombre de douze. Ce faisant, ils manifestaient leur douleur, pleuraient leur roi, scandaient leur lamentation et contaient de ses exploits. Ils montraient la noblesse de ses actions et glorifiaient en vétérans ses prouesses. Ainsi convient-il d'honorer son bienveillant seigneur en chantant sa louange, en exprimant sa profonde affection, à l'instant où il lui faut partir, quitter le corps qu'il habitait, contraint au voyage.

Ainsi se lamentèrent les leudes des Gètes sur la mort de leur maître, dont ils avaient partagé l'âtre. Ils disaient qu'il était, de tous les rois de cette terre, le plus épris de paix et de concorde, du bien de son clan, de la gloire de son nom."

Poèmes héroïques vieil anglais, trad. André Crépin, Union Générale d'Editions, 1981.

Pour finir, j'informe mes belles lectrices et mes beaux lecteurs de l'ouverture d'une page facebook consacrée à ce cabinet de curiosité. Notez que je ne sais toujours pas à quoi peut bien servir une page facebook, si ce n'est à prévenir de la parution des nouveaux billets, mais je suis vaniteux et j'aimerais bien passer la barre des trente "like". Alors soyez gentils, et faites-moi ce plaisir.

lundi 16 septembre 2013

Un anachronisme attachant

Belles lectrices et beaux lecteurs,

Tout d'abord, je tiens à remercier tous ceux qui ont bien voulu se prêter au jeu de l'énigme d'hier. La chose aurait perdu beaucoup de son sel si personne n'avait pris la peine de participer. Plusieurs des réponses proposées étaient intéressantes. Malheureusement, il ne peut y avoir qu'un gagnant, et ce gagnant n'est autre que Koltchak, puisque la réponse attendue était la cotte de maille.

C'est donc à Koltchak qu'il appartient de choisir, parmi les libellés à droite du blog, auquel devra correspondre le billet de demain. Restreindre le choix à ces libellés déjà employés visant bien sûr à m'assurer que je puisse y consacrer un billet (il y a des tas de sujets sur lesquels je suis absolument incompétent).

Quoi qu'il en soit, je vous propose aujourd'hui  de nous tourner vers le Caucase, et de partir à la découverte des peuples fascinants qui s'y nichaient jadis.

"Les versants septentrionaux de la chaîne du Caucase, les plaines de bonne terre ou de sable qui la bordent vers l'Europe, les tronçons étroits mais luxurieux de bande côtière qui la séparent de la Mer Noire, les trouées qui s'y enfoncent et les vallées qui en draînent les eaux vers le Kouban, le Terek et de moindres fleuves, abritent une des plus remarquables mosaïque de peuples du vieux monde.

Les uns étaient déjà en place lors des premiers témoignages gréco-latins, d'autres ont été repoussés du Nord par les innombrables invasions que l'Asie a lancées vers l'Atlantique ; d'autres encore sont la pointe hardie de telle ou telle de ces invasions, coupée de la masse, accrochée à sa conquête et naturalisée caucasienne en quelques générations par la vertu étonnante du paysage, du climat et des hommes.

Car c'est le second caractère des Caucasiens du Nord : malgré leurs origines si diverses, malgré les rivalités et les guerres vicinales et intestines qui ont tant aidé à la conquête russe et qui n'ont cessé qu'avec elle, il s'est constitué là un type de civilisation matérielle et morale non pas uniforme - les variétés sont nombreuses - mais très caractéristique dès qu'on le compare à ce qui entoure "le Caucase".

Jusqu'au siècle dernier, et parfois plus tard, les structures sociales ont été féodales et patriarcales, étouffant sous des réseaux entremêlés de liens personnels toute velléité d'organisation nationale. La pratique des razzias, la turbulence d'une jeunesse constamment à cheval, les risques mortels dans lesquels vivaient normalement ces villages, une morale fondée sur de riches et archaïques légendes et entretenue par des chants de louange ou de raillerie, avaient exalté partout l'héroïsme, durci en doctrine le mépris de la mort, aiguisé le goût des conduites exceptionnelles et paradoxales.

Tout cela, joint aux conditions de l'économie, faisait aussi que le prestige n'allait pas à la richesse étalée et stabilisée, au luxe des demeures en particulier : c'étaient les fêtes offertes, d'énormes festins, une hospitalité de toutes les heures, une munificence sans compte et sans limite, la bravoure au combat et la parole habile qui "posaient" les grands hommes, dont toute la coquetterie se réduisait à la beauté des armes et à la qualité des montures. 

Tant que le Caucase resta isolé, comme une forteresse peu abordable, cet idéal assez exactement réalisé put se maintenir, l'anarchie se confondant avec l'indépendance. Quand le grand empire voisin du Nord décida la conquête, l'illusion tomba vite : les sociétés caucasiennes qui ne se soumirent pas sans lutte ne réussirent, en un tiers de siècle, qu'à faire la preuve de leur extraordinaire courage et de leur irrémédiable anachronisme. 

Est-il besoin de dire que, aux yeux non du politique, mais de l'humaniste, cet anachronisme même, avec toutes les valeurs qu'il recelait vivantes et qui ne se trouvent ailleurs que fossilisées dans les livres, est prodigieusement attachant ? Plus que de la majesté des lieux, la fascination que le Caucase a exercé sur les plus illustres et les plus sensibles des Russes vient de là."

Le livre des héros, légende sur les Nartes, traduit de l'ossète avec une introduction et des notes par Georges Dumézil, Gallimard, 1965.

Ossète en costume du XVIIIe siècle
Parmi ces peuplades caucasienne, l'une en particulier, les Ossètes, nous a légué un riche corpus de mythes et d'épopées, où l'on trouve abondamment la trace des trois fonctions indo-européennes. Nous aurons l'occasion, sur ce blog, d'évoquer certains des héros de la mythologie ossète : les Nartes.

dimanche 15 septembre 2013

Enigme

Aujourd'hui, belles lectrices, j'ai décidé de mettre à l'épreuve votre sagacité, en vous soumettant une énigme. Mais pas n'importe laquelle.

Les énigmes sont un jeu dont on trouve la trace dans toute l'ère germanique. Le dieu Odin, dans la mythologie scandinave, s'y livre souvent. Mais c'est à l'Angleterre saxonne, christianisée et tôt pourvue d'une écriture lui permettant de coucher ses traditions sur le papier, que nous devons peut-être d'en avoir conservé le plus. Un manuscrit du VIIIème siècle, l'Exeter Book, en renferme notamment un grand nombre. 

C'est l'une d'elles que je vais vous proposer de résoudre. Répondez en commentaire, et je donnerai la bonne réponse demain. Le premier qui l'aura trouvée gagnera toute ma considération.

Pas assez motivant ?

D'accord. Le gagnant pourra choisir le libellé du billet de mardi prochain (dans la liste des libellés, à droite du blog).

"La terre humide, merveilleusement froide, m'a d'abord tirée de son sein. Je sais dans mes pensées que je n'ai pas été façonnée par un art éminent dans les toisons de laine où les poils de fourrure. Je n'ai pas de trame enchevêtrée ; je n'ai point de chaîne ; sous la violence de nombreux coups, aucun fil en moi ne résonne ; en moi point ne se meut la bruyante navette ; et nulle part ne me frappe le peigne du tisserand. Des vers ne m'ont point tissée par l'art du Destin, eux qui parent d'ornements la précieuse étoffe jaune. Néanmoins, partout sur la terre, on me considère comme un vêtement séduisant pour le héros. O toi qui es perspicace en divinations comme en habiles pensées, et sagace en paroles, dis-moi quel est ce vêtement ?"

La littérature anglaise du Moyen Âge (500-1500), Marguerite-Marie Dubois, PUF, 1962.

La réponse attendue est celle prévue par l'Exeter Book. Je n'en accepterai pas une autre au motif qu'elle pourrait coller aussi.

samedi 14 septembre 2013

Les contorsions de Cúchulainn

Cúchulainn est le principal héros du cycle d'Ulster, le grand corpus épique irlandais. Fils du dieu polytechnicien Lug, merveilleusement beau, Cúchulainn est surtout un extraordinaire combattant, qui doit à son initiation après de la magicienne Scáthach la maîtrise d'une forme de magie guerrière.

Son pouvoir belliqueux se manifeste notamment au travers d'une sorte de frénésie combative, comparable à l'aristie des héros grecs ou à la rage des berserkir scandinaves, qui se saisit parfois de lui et inflige à son corps de hideuses contorsions. Mais jugez plutôt :

"Ses premières contorsions vinrent alors à Cúchulainn et il se rendit horrible, multiforme, monstrueux, étrange. Ses jambes tremblèrent en lui comme un arbre contre le courant d'un fleuve, ou comme un fétu de paille contre le courant ; tremblèrent tous ses membres depuis le sommet de la tête jusqu'au sol. Il fit le jeu méchant du pillard avec son corps au milieu de sa peau. Ses pieds, ses cuisses et ses genoux vinrent derrière lui. Ses talons, ses mollets et ses jambes vinrent devant lui. Les muscles de ses mollets lui vinrent sur le devant des jambes et chaque nœud en était aussi gros que le poing fermé d'un guerrier. Il étendit les muscles de son crâne si bien qu'ils furent dans le creux de la nuque, si bien que c'était aussi grand qu'un enfant d'un mois qu'était chaque protubérance, immense, innombrable, sans égale et sans mesure. [...]

Il s'enfonça l'un de ses yeux dans la tête de telle façon que, de sa joue, un héron aurait eu du mal à l'atteindre au fond de son crâne. L'autre œil jaillit si bien qu'il fut dehors sur sa joue. Sa bouche se contorsionna de façon étrange. Il separa sa joue de l'os de la mâchoire si bien qu'on lui vit le gosier. Ses poumons et ses bronches vinrent voler dans sa bouche et dans sa gorge. [...]

Ses cheveux ondulèrent autour de sa tête comme une branche d'aubépine rouge dans la brèche d'Atalta. Si l'on avait agité autour de lui un pommier royal avec des fruits royaux, c'est à peine si une pomme serait tombée à terre, mais une pomme serait restée fixée à chacun de ses cheveux à cause de la colère qui faisait ses cheveux se dresser en sens contraire.

La lumière du héros se leva sur son front et il fut aussi long et aussi épais qu'une pierre à aiguiser de guerrier, et il était aussi long que son nez. Il devint fou furieux en jouant avec son bouclier, en excitant son cocher et en pressant les armées. Aussi haut, aussi épais, aussi fort, aussi puissant, aussi long que le mât d'un grand navire était le courant, tout droit, de sang sombre, qui surgissait du sommet de sa tête, droit au-dessus de lui, formant un brouillard noir druidique comme le brouillard de l'auberge royale quand le roi vient à son divertissement au soir d'un jour d'hiver."

Patrimoine littéraire européen, racines celtiques et germaniques, De Boeck, 1992. Traduction Christian Guyonvarc'h.

vendredi 13 septembre 2013

Le jugement de Tirésias

"[O]n raconte qu'un jour Jupiter, mis en gaieté par le nectar, délaissa ses graves occupations et se livra à de plaisants badinages avec Junon, alors de loisir : "Sans aucun doute, aurait-il dit, la volupté que vous éprouvez est plus grande que celle que ressent l'homme." Junon le nie. Ils décidèrent de demander l'avis du docte Tirésias.

Celui-ci connaissait bien les plaisirs de Vénus chez l'un et l'autre sexe. Il avait, en effet, d'un coup de bâton, troublé l'accouplement, dans une verte forêt, de deux grands serpents. D'homme transformé alors, ô prodige ! en femme, il avait ainsi passé sept automnes. Le huitième venu, il revit ces mêmes serpents et : "Si vraiment, dit-il, telle est la puissance d'un coup reçu par vous qu'il change en sort contraire le sort de celui qui le donne, je vais vous frapper encore maintenant." Au coup qu'il porta aux serpents, il reprit sa forme première et la figure qu'il avait à sa naissance.

Tirésias donc, pris pour arbitre, dans ce plaisant débat, corrobore ce que dit Jupiter. La fille de Saturne en conçut, dit-on, plus de dépit qu'il n'était juste et que ne le méritait le sujet ; et elle condamna les yeux de son juge à la nuit éternelle. Mais le père tout-puissant - car il n'est permis à aucun dieu de détruire l'oeuvre d'un dieu, - en compensation de la perte de la lumière, lui accorda de connaître l'avenir et adoucit le châtiment par cette faveur."

Les Métamorphoses, Ovide, traduction par Joseph Chamonard, GF, 1966.

Ah, la mythologie greco-romaine, toujours pleine de sagesse, et d'enseignements sur les sujets les plus essentiels !

Mais qu'en pensez-vous, ô belles lectrices ?

jeudi 12 septembre 2013

Même pas mort

Si j'étais doué pour faire partager mes enthousiasmes, je crois que ça se saurait. Après tout, je n'ai pas réussi à faire ouvrir une seule chanson de geste à qui que ce soit en trois ans.

Alors comment vous convaincre de lire Même pas mort, de Jean-Philippe Jaworski ?

Je pourrais commencer par vous dire qu'il s'agit d'un roman proto-historique qui prend pour cadre une période mal connue où l'histoire se mêle au mythe (le VIe siècle avant JC en Gaule), et utilise des événements plus ou moins fabuleux relatés par Tite-Live, brouillant délibérément les frontières entre roman historique et ce qu'il est convenu d'appeler fantasy.

Je pourrais vous dire que Jaworski s'est, à l'évidence, très sérieusement documenté, et que même s'il a pris l'Histoire à la hussarde avec l'Histoire les libertés qu'on sait qu'un écrivain à le droit de prendre avec elle, l'univers dans lequel il nous plonge donne une impression de réalité, de solidité remarquable.

Je pourrais vous assurer que Même pas mort est une épopée, dont le protagoniste et narrateur, Bellovèse, forge consciemment son destin de héros épique, mais sans que jamais le héros en lui n'étouffe l'homme : dans ce livre comme dans les précédentes oeuvres de Jaworski, ce sont les méandres de l'âme humaine que nous sommes conviés à explorer.

Je pourrais ajouter que c'est un roman envoûtant et superbe, à la narration habile et raffinée jusqu'à la préciosité, où les souvenirs sont enchâssés dans d'autres souvenirs, se confondent et se mêlent en une troublante mise en abîme ; que la trame narrative est la moins linéaire que j'ai eu l'occasion de découvrir depuis Tristram Shandy, et que l'on se laisse entraîner sans renâcler, de tableau en tableau, tant les transitions sont adroitement ménagées.

Je pourrais vous dire aussi que Jaworski est un artiste du verbe, qui chantourne ses phrases avec une infinie patience et les sertit de mots rares comme un collier de pierreries ; qu'il se fait en particulier le chantre d'une nature qu'il décrit avec un soin maladif, mais que chez lui la nature n'est pas seulement belle : elle est animée, hantée de présences, saturée de sacré, si bien que je ne la puis comparer qu'à celle des romans d'Henri Bosco, avec ses âpres collines, ses eaux vivantes et ses sangliers de pierre cachés dans le ventre des montagnes.

Je pourrais même vous en citer un extrait, pour que vous en jugiez :

"Très vite, sous le couvert des arbres, nous perdions les repères familiers. Les ombrages nous plongeaient dans un espace crépusculaire, les meuglements de nos troupeaux se faisaient assourdis et lointains. Le parfum humide des sous-bois ouvrait nos âmes à des promesses de chasse. Redoutée par les hommes, la forêt pullulait de vie sauvage. Nos incursions étaient souvent signalées par le cri rauque des geais, et nous entendions croûler et cajacter dans les fourrés. Les terrains meubles étaient imprimés par les coulées du gibier, que parsemaient laissées et bousards ; autour des souilles piétinées, les troncs portaient d'abondantes houzures de boue séchée, quelquefois plus hautes que nous, ce qui incitait Suobnos à se défier des grands vieux sangliers ; parfois, nous tombions sur des fondrières moussues, sur des régalis, voire sur le beau cercle d'herbes couchées d'une reposée, et il nous prenait des envies d'affûter nos javelines pour partir à la billebaude. Toutefois, le devin protestait contre nos foucades braconnières. Il disait que les animaux de la forêt avaient leurs pâtres, comme les vaches dans leur pré, et qu'il n'était guère prudent de marcher sur les brisées des gardiens du bois."

Je pourrais faire tout cela, mais je suis tellement persuadé que cela ne servirait à rien que j'en perds courage ; c'est pourquoi je n'en ferai rien.

mercredi 11 septembre 2013

Pourquoi les chiens se flairent

"La singulière habitude qu'ont les chiens de se flairer au derrière lorsqu'ils se rencontrent est trop curieuse pour ne pas avoir été l'objet d'explications populaires.

C'est à une légende bien antérieure au siècle d'Auguste que Phèdre emprunta le sujet de sa fable "Députation des chiens à Jupiter" : Ceux qui furent envoyés en ambassade au maître des Dieux pour demander une condition plus douce eurent si peur lorsqu'ils se trouvèrent devant lui, qu'ils firent des crottes dans l'Olympe. On choisit d'autres ambassadeurs auxquels on parfuma l'anus ; aussi effrayés que les premiers, ils souillèrent le palais des dieux et ne revinrent jamais. Leurs commettants les attendent toujours ; aussi lorsqu'ils voient un chien, ils vont lui flairer au derrière pour savoir si ce n'est pas un de leurs députés qui revient.

Les traits essentiels de cet apologue se retrouvent dans un récit recueilli dans la partie des Côtes-du-Nord qui parle français : au temps jadis, la nation des chiens ayant à se plaindre des hommes, chargea des délégués d'aller exposer ses griefs au Tout-Puissant ; lorsqu'ils furent arrivés au palais, on les fit attendre longtemps, et pris d'un pressant besoin, ils levèrent la patte dans un coin de la salle ; aussi ils furent chassés honteusement. On envoya une seconde ambassade, et de peur d'un nouvel accident, le corps du délit fut convenablement ficelé. Mais la crainte de ne pas réussir causa aux députés un plus grand malheur, et ils furent aussi jetés à la porte. L'assemblée générale des chiens résolut l'envoi d'une troisième députation, et il fut convenu que, cette fois, les ambassadeurs seraient cousus. Ils partirent, mais ne sont jamais revenus ; voilà pourquoi, lorsqu'un chien en rencontre un autre, il vient le sentir, afin de savoir si c'est un des députés qui revient."

Folklore de France, Paul Sébillot, 1904-1906.

mardi 10 septembre 2013

Comment les bogatyrs ont disparu de la terre

"Quand sur la rivière Safat ils eurent massacré les armées tatares,
les glorieux bogatyrs russes commencèrent à fanfaronner,
seulement parce qu'ils avaient perdu la raison
et ne croyaient qu'en eux,
croyaient qu'il était temps pour eux de combattre une armée d'un autre monde.
Et une force d'un autre monde apparut devant eux,
deux guerriers célestes, et les bogatyrs se méprirent à leur sujet.
Le jeune Aliocha, le premier qui avait fanfaronné, chargea en avant,
et il coupa ces deux guerriers en deux,
mais ils furent alors quatre, au lieu de deux.
Sous l'épée acérée de Dobrynya Nikiticht ils tombèrent,
les quatre guerriers, mais maintenant huit se relevèrent.
Après que le vieil Ilya Mouromets les eut coupés à nouveau,
et que Vaska Bouslaev eut sifflé,
et qu'Ivan Gostinov eut projeté sa lance,
quatre et seize guerriers se relevèrent.
Les bogatyrs s'élancèrent eux-même sur l'armée de l'autre monde ;
épaule contre épaule, ils chargèrent, comme un seul,
et ils commencèrent à tailler et trancher cette armée,
mais cette armée céleste allait en grossissant de plus en plus,
et amplifiait le combat contre les bogatyrs.
Les bogatyrs abandonnèrent, s'enfuyant de peur,
et ils coururent jusqu'aux grandes et saintes montagnes,
pour chercher la protection de leur frère aîné,
leur frère par la croix, Svyatogor lui-même,
l'énorme, le toujours dormant Svyatogor.
Ils éveillèrent leur frère,
et l'avertirent, l'implorèrent 
dans leur peur, ils l'implorèrent, sans prononcer un mot,
plaçant Ilya le fils de paysan,
leur ataman, au-devant d'eux.
Svyatogor ouvrit ses yeux, ces lacs sans fond ;
il rassembla ses sourcils, ces forêts rêveuses ;
il choqua la terre immobile de son bâillement
et s'étira, touchant un nuage qui passait ;
et il contempla Ilya comme s'il était une grande merveille.
Il le connaissait pour avoir échangé la croix avec lui,
et il prit à coeur la prière amère du héros,
et il attrapa les bogatyrs russes et leurs chevaux avec eux,
et il les plaça dans ses poches, ces profondes, profondes cavernes,
et lui-même dans un soupir tomba dans un profond, profond sommeil."

Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne, traduction par Viktoriya et Patrice Lajoye, Anacharsis, 2009.

Après vous avoir jeté cela à la figure, peut-être vous dois-je quelques mots d'explications.

Les bogatyrs sont des preux, les héros des bylines, les chants épiques de la tradition russe. Ils sont un peu l'équivalent des paladins de nos chansons de geste.

Le nom de Svyatogor, l'aîné des bogatyrs, signifie "le saint mont". A l'instar d'Atlas dans la mythologie grecque, le personnage est à la fois un géant et la personnification d'un massif montagneux.

Essentiellement connus par une tradition orale tardivement recueillie, les récits relatifs aux bogatyrs sont très anciens, puisqu'on en trouve trace dans la Saga de Thidrek, un texte scandinave du XIIIème siècle. Leur popularité a duré jusqu'aux temps modernes.

Au XXème siècle, les bylines devinrent un enjeu politique. Les bolcheviks s'efforcèrent de les récupérer au profit de leur propagande, et firent composer une byline sur Lénine, qui devint donc lui-même un bogatyr.

Les héros de bylines traditionnelles, en revanche, étaient plus difficiles à récupérer de la sorte. D'abord, les bylines circulaient oralement, hors du contrôle du pouvoir. De plus les bogatyrs, héros chrétiens, combattant pour la Sainte Russie et attachés à la personne du prince Vladimir, le Soleil de Kiev, faisaient d'assez peu convaincants bolcheviks. Pour les Russes blancs, les bogatyrs devinrent l'incarnation de l'esprit de résistance et de la Russie ancienne. L'attente de leur réveil représentait l'espérance en la chute du régime communiste.

lundi 9 septembre 2013

Bienvenue !

La bienvenue à vous dans ce cabinet de curiosités. Vous trouverez ici un bric-à-brac d'objets hétéroclites, dont certains, je l'espère, seront de nature à vous intéresser : j'ai collectionné des bricoles des quatre coins du monde. Je gage qu'une ou deux d'entre elles vous étonneront.