merlin

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mardi 29 octobre 2013

Entrer vivant dans la légende

"De Kadirli à Kozan, de Ceyhan à Adana et jusqu'à Osmaniye, toute la Çukurova apprit que Kalayci, sur les instances d'Ali Safa Bey, avait tendu un piège à Mèmed le mince, pour le compte d'Abdi Agha. Que Mèmed le Mince s'en était tiré sans une écorchure et, qui plus est, avait blessé Kalayci et tué deux de ses amis.

Dans la Çukurova et dans les montagnes du Taurus, l'histoire de Mèmed le Mince circulait de bouche à oreille en s'amplifiant. Tout le monde était du côté de Mèmed le Mince. La population des montagnes, à cause de sa renommée, pouvait défendre Mèmed le Mince contre tous ses ennemis, en tenant compte de tous les dangers qu'elle encourait. A n'importe quel prix.

-- Mèmed le Mince ? disait-on. Mèmed le Mince, un petit gamin. Mais tout cœur, des pieds à la tête. Il vengera le sang de sa mère. Il ne fera pas grâce à Ali Safa Bey de la rancune du village de Vayvay.

Les conséquences de la bataille entre Mèmed et Kalayci se firent encore mieux sentir au village de Vayvay. C'était le soir quand la nouvelle parvint au village. Tout le monde cessa de travailler pour se rassembler sur la place. Les villageois étaient contents. Ils avaient enfin trouvé un soutien. Un soutien comme Mèmed le Mince. Tous étaient en émoi. Chacun inventait quelque chose au sujet de Mèmed le Mince. En peu de temps, il devint légendaire. On lui inventa tant de prouesses, tant de hauts faits, que dix vies humaines n'auraient pas suffi pour les accomplir tous."

Mèmed le Mince, Yachar Kemal, 1955.

Demain, je me remets aux billevesées amusantes. Je crains de fatiguer mes lectrices.

dimanche 27 octobre 2013

Yachar Kemal, le barde écrivain

L'édition du Dede Korkut que j'ai lue comporte, en plus du texte lui-même, plusieurs articles et une préface de spécialistes de la culture turque. Tout ce paratexte est fort intéressant et instructif, ce qui n'est pas toujours le cas dans la collection Aube des Peuples.

La préface, en particulier, est due à la plume d'un écrivain turc, Yachar Kemal, qui a pour particularité d'avoir été lui-même un barde, un conteur d'épopées populaires de tradition orale, un art encore vivace dans la Turquie du XXème siècle. 

Le fait mérite d'être souligné. La tradition orale turque n'est pas la seule a avoir survécu jusqu'au seuil de notre temps, mais partout ailleurs, même si nous possédons des collectes effectuées par des folkloristes, les bardes véhiculant ces traditions n'ont pas pris la plume eux-même pour les coucher sur le papier. Ici, nous avons un barde écrivain. C'est une chance rare. 

Yachar Kemal a écrit des romans mettant en scène les hommes de son pays, peignant la rudesse de leur vie, en s'inspirant des souvenirs de sa propre famille et du trésor de récits épiques dont il était l'héritier. Car notre auteur n'est pas d'un commun lignage : sa famille a compté des Beys, des chefs de tribus nomades, mais aussi de fameux brigands, et il a grandi dans un village dont les habitants venaient juste de se sédentariser. Il a vécu dans une société qui attachait encore un grand prix à ses traditions orales. Toute la gloire de sa famille venait du fait qu'un barde célèbre et admiré, Abdal Zeynikki, avait honoré leur maison en y déclamant des épopées. 

Yachar Kemal rapporte que lorsqu'il entreprit des études, il refusa, par fierté, certaines aides financières auxquelles il pouvait prétendre. Son oncle, consulté à ce sujet, lui dit, pour l'honneur de la famille :

"Ne prends pas cet argent ! Parce que nous, nous sommes d'une maison qu'Abdal Zeynikki a honorée jusqu'à s'y agenouiller pour dire des épopées."

Yachar Kemal devait être prédestiné à devenir barde. D'ailleurs, il était borgne (en raison d'un coup de couteau reçu accidentellement dans son enfance lors d'un rite de sacrifice de béliers), et l'on sait depuis Homère et Odin que la perte d'un œil ou des deux est l'infirmité caractéristique du poète.

Bien que les oeuvres de Yachar Kemal se nourrissent de réminiscences épiques et de tournures orales venues de son art bardique, c'est aussi un homme d'une vaste culture, qui ne se limite pas aux traditions de son pays : il cite avec aisance Homère, Balzac et la Chanson de Roland.

Son oeuvre la plus connue est une série de quatre romans, appelée (assez improprement) par l'éditeur français "la Saga de de Mèmed le Mince". Le héros en est un jeune paysan du Taurus, poussé à la révolte par un Agha (seigneur féodal) tyrannique, qui devient bandit de grand chemin. On est bien près de Robin des Bois, ou des brigands d'honneur du grand classique chinois, Au bord de l'eau. Dans ce roman âpre et grandiose, Yachar Kemal prouve qu'il a tout d'un remarquable conteur.


"Ahmed le Grand était un personnage légendaire dans les montagnes. Les mères berçaient leurs enfants en citant son nom. Ahmed le Grand était une terreur aussi bien qu'une joie pour les populations. Il avait su maintenir ensemble ces deux sentiments pendant des années. Si un bandit n'arrive pas à les inspirer tous les deux à la fois, il ne peut survivre plus d'un an dans les montagnes.

C'est la terreur et l'amour qui font vivre les bandits. L'amour seul est insuffisant ; la terreur seule, c'est la haine. Pendant onze grandes années, Ahmed le Grand ne saigna même pas du nez. Pendant les seize années que dura sa vie de bandit, il ne tua qu'une seule personne _ l'homme qui avait torturé et violé sa mère, pendant qu'il faisait son service militaire.

Quand il était rentré au village, il l'avait su. Après avoir tué cet homme, il avait pris le maquis. cet homme, c'était Hüseyin Agha.

Ahmed le Grand n'avait pas coutume de détrousser les gens. Et, là où il se trouvait, aucun bandit ne pouvait les détrousser à sa place. Il avait l'habitude de choisir un richard de Çukurova, il lui envoyait, par l'intermédiaire d'un de ses hommes de main, une lettre demandant telle ou telle somme. Le richard qui recevait la lettre lui envoyait immédiatement la somme réclamée. Il obtint toujours, centime pour centime, l'argent qu'il exigeait de n'importe qui. [...]

L'argent, Ahmed le grand ne le jetait pas à tout vent. En pleine montagne, d'ailleurs, il n'en avait que faire. Il achetait des médicaments pour les malades des régions qu'il parcourait, un boeuf pour ceux qui n'en possédaient pas, de la farine pour les pauvres."

Mèmed le Mince, Yachar Kemal, 1955.

samedi 26 octobre 2013

Chez les Pictes

Par Toutatis, l'Astérix nouveau est arrivé ! Et j'en ai fait l'emplette.


Ne me regardez pas comme ça. Astérix, c'est la première BD que j'ai lue, enfant. Je les ai tous lus. J'étais obligé d'acheter celui-là : je voulais savoir ce que deviendraient nos Gaulois entre les mains de Didier Conrad et Jean-Yves Ferry, auxquels Uderzo a confié ses personnages.

L'album est plutôt bon. Pas aussi bon que les meilleurs de l'époque Goscinny, mais plusieurs coudées au-dessus des très mauvais albums d'Uderzo seul, tels que La galère d'Obélix ou Le ciel lui tombe sur la tête. Les nouveaux auteurs me semblent prometteurs. Certes, tous les jeux de mots ne sont pas bons, tous les gags ne sont pas excellents, mais il y en a quand même qui arrive à faire rire ou sourire.

Nous retrouvons nos Gaulois semblables à eux-mêmes :


Nos héros découvrent les curiosités de l'Ecosse :


Et ses coutumes locales :


Comme d'habitude, sous le voile gaulois et antique, des allusions sont faites à notre société moderne. Les fonctionnaires sont dans le collimateur :


Bref, pour peu que vous aimiez Astérix, achetez-le donc. Il complétera votre collection, et vous ne le regretterez pas. C'est une très honnête reprise, qui soutient favorablement la comparaison avec les derniers albums d'Uderzo déclinant. Je ne dis pas qu'il restera dans les annales, mais il me donne confiance dans les capacités de ce nouveau duo.

vendredi 25 octobre 2013

La prière du plus grand péril

Le héros Emren, fils de Begil, affronte dans ce passage un champion chrétien.

"Ils s'empoignèrent du haut de leurs montures, se désarçonnèrent. L'infidèle était plus fort, et le garçon eut le dessous. Il s'adressa à Dieu le Très-Haut - voyons en quels termes :

"Tu es plus haut que les plus hauts, ô Dieu le Très-Haut,
Nul ne sait comment Tu es, ô mon beau Dieu !
Tu as placé la couronne sur la tête d'Adam,
Tu as maudit Satan,
Pour un péché Tu l'as mis hors de ta demeure !
Tu laissas capturer Abraham,
Tu le couvris, mon Khan, avec du cuir,
Tu le fis jeter au feu,
Tu fis du feu un jardin !
Je me réfugie en ton unicité,
Cher Allah, mon maître, aide-moi !"

L'infidèle dit : "Garçon ! Vaincu, tu pries donc ton Dieu à présent ? Si tu as un Dieu, moi j'ai soixante-douze temples pleins d'idoles !" Le garçon répondit : "Toi, le maudit hérétique, si toi tu implore tes idoles, moi je me réfugie en mon Dieu, qui, du néant, créa les mondes !"

Le Très-Haut ordonna à l'ange Gabriel : "Vas-y, j'accorde à ce serviteur la force de quarante hommes !" a-t-il dit.

Le garçon s'empara de l'infidèle et le frappa par terre. De son nez, le sang coulait comme d'un robinet. Comme un faucon, le garçon lui sauta à la gorge.

L'infidèle lui dit : "Brave, comment nomme-t-on votre religion ? Je choisis la tienne !" Levant le doigt et récitant la profession de foi, il devint musulman."

Le Livre de Dede Korkut, récit de la Geste oghuz, traduit du turc par Louis Bazin et Altan Gokalp, Gallimard, coll. "L'aube des peuples", 1998.

Lire l'épopée turque, c'est voir nos épopées se refléter dans un miroir. Dans ce passages, les parallèles avec nos chansons de geste (la prière épique, l'ennemi considéré comme polythéiste, l'assistance divine au héros, la conversion de l'adversaire valeureux...) sont saisissants.

jeudi 24 octobre 2013

Une victoire des Oghuz

"Les Beys des masses oghuz firent leurs ablutions d'une eau pure, touchèrent le sol de leur front blanc, firent une prière rituelle en deux parties et invoquèrent Muhammed au beau nom. Les roulements de tambour retentirent. Il y eut un combat faisant penser au Jugement dernier.

Le champ de bataille fut couvert de têtes. Kazan fit hurler Sökli Melik en le jetant à bas de son cheval. Delü Dundar frappa de son épée Kara Tekür et le jeta à terre. Kara Budak jeta à terre Kara Arslan Melik. Dans les vallées, les mécréants subirent un désastre. Sept seigneurs mécréants furent passés au fil de l'épée.

Beyrek, Yegenek, Kazan Bey, Kara Budak, Delu Dündar, Oruz Bey, fils de Kazan, marchèrent sur la citadelle. Beyrek arriva auprès de ses trente-neuf braves compagnons et les trouva sains et saufs. Il rendit grâce à Dieu. Ils brûlèrent l'église des mécréants et édifièrent à sa place une mosquée. Ils tuèrent les prêtres. Ils lancèrent l'appel à la prière et firent réciter la khotba au nom de Dieu. On réserva pour le Khan des Khans Bayindir Khan le cinquième du butin : oiseaux multicolores, étoffes de qualité, jolies filles, draps d'or de neuf sortes."

Le Livre de Dede Korkut, récit de la Geste oghuz, traduit du turc par Louis Bazin et Altan Gokalp, Gallimard, coll. "L'aube des peuples", 1998.

Je crois que ça m'aurait plu, la vie de guerrier oghuz. Je l'ajoute au nombre de mes vies ailleurs.

Quatre sortes de femmes (2/2)

"Venons-en à celle qui se gonfle comme une balle ! Elle s'est levée avec fracas. Sans se laverles mains ni le visage, elle a couru en tous sens d'un bout à l'autre du campement, raconté et écouté des potins jusqu'à midi passé. Après quoi elle est revenu à sa tente, et elle a constaté qu'un chien voleur et un grand veau y avaient tout mis sans dessus dessous : on aurait dit un poulailler ou une étable à boeufs. Alors elle crie à ses voisines : "Les filles ! Zeliha, Zübeyde, Urüveyde, Can-kiz, Can-pasa, Ayna-Melek, Kutlu-Melek ! Je n'étais pas partie pour mourir ou disparaître ! J'allais toujours coucher dans cette maudite tente ! Comment est-ce possible que vous n'ayez pas un seul instant jeté un coup d’œil à ma tente ! Le droit du voisin est un droit sacré !" Que les bébés d'une telle femme, Messire, ne grandissent pas ! Qu'une telle femme ne vienne pas à ton foyer !

"Venons-en à celle pour qui tout ce que tu dis est vain ! Si un hôte très cher arrive d'une plaine ou d'un désert lointain et que le mari soit dans la tente et lui dise : "Allons, apporte du pain, pour que nous mangions, et lui aussi ! Il ne reste pas de pain cuit, et il faut manger !", cette femme répond : "Qu'est-ce que je peux faire ? Dans cette tente de malheur, il n'y a ni farine ni crible, et le chameau n'est pas revenu du moulin ! Tout ce qui pourrait venir, que ça vienne à ma croupe !" Et elle se tape sur le cul, faisant face à l'hôte et tournant sa croupe vers son mari. Si l'on dit mille paroles, elle n'en entend pas une ; elle ne prête pas l'oreille à ce que dit son mari. Celle-là est de la race de l'âne du prophète Noé. Dieu t'en garde aussi, Messire ! Qu'une telle femme ne vienne pas à ton foyer !"

Le Livre de Dede Korkut, récit de la Geste oghuz, traduit du turc par Louis Bazin et Altan Gokalp, Gallimard, coll. "L'aube des peuples", 1998.

Ils m'ont l'air pleins de bon sens, ces Turcs. Qu'en dites-vous, belles lectrices ?

mercredi 23 octobre 2013

Quatre sortes de femmes (1/2)

"Le barde dit, d'après les propos de Dede Korkut : "Il y a quatre sortes de femmes. L'une est de la race qui dessèche. L'autre est celle qui se gonfle comme une balle. Pour l'une, tout ce que tu peux dire est vain. Une autre est le pilier de la tente.

Le barde dit : "Le pilier de la tente, c'est celle qui, si de la plaine ou du désert arrive un hôte et qu'il n'y ait pas d'homme dans la tente, le fait manger et boire, l'honore et le respecte, puis lui donne congé. Celle-ci est de la race d'Aïcha et de Fatima, Messire ! Que ses bébés grandissent ! Qu'une telle femme vienne à ton foyer !

"Venons-en à celle qui est de la race qui dessèche. Elle se lève comme une folle. Sans se laver les mains ni le visage, elle regarde avec envie neuf épaisses galettes et un seau de yoghourt, et elle s'en empiffre tant qu'elle peut, puis elle se frappe les flancs et s'écrie : "Depuis que j'ai été mariée à cet homme -maudite soit sa tente ! -, mon ventre ne s'est plus rassasié, mon visage n'a plus souri, je n'ai plus eu de sandales aux pieds, ni de voile au visage ! Ah, s'il avait pu mourir, et que j'en ai épousé un autre, j'aurais eu une vie plus conforme à mes espoirs !" Que les bébés d'une telle femme, Messire, ne grandissent pas ! Qu'une femme comme cela ne vienne pas à ton foyer !"

Le Livre de Dede Korkut, récit de la Geste oghuz, traduit du turc par Louis Bazin et Altan Gokalp, Gallimard, coll. "L'aube des peuples", 1998.

Je suis en train de m'offrir une véritable orgie d'écriture et de lecture. Je pensais vous parler du livre de Dumézil sur les fonctionnaires du monde franc, que j'ai déjà bien entamé, mais Dede Korkut m'attendait en embuscade, et je suis tombé dedans tête la première. C'est un régal dont je n'ai pas fini de vous parler.

mardi 22 octobre 2013

Ce dont il va être question ici prochainement.

Les nouvelles technologies, je n'en ai jamais douté, sont choses du diable. Au moins ai-je trouvé comment brancher mon téléphone sur mon ordinateur. Malgré une connexion très instable qui n'incite guère à passer son temps sur internet, je vais essayer de revenir aux affaires.

Il y en aura pour tous les goûts.



vendredi 18 octobre 2013

Un léger contretemps

L'installation d'internet et du téléphone ne s'étant pas déroulée aussi bien que prévu, je dois passer par le système D pour me connecter. Sans être totalement coupé du net, je vais sans doute m'y faire plus rare le temps que ce menu problème soit résolu, ce qui ne saurait tarder. Du moins, je l'espère.

mercredi 16 octobre 2013

Spiritualité du désert


"Les impressions, les sensations, les frissons des sens, les bruits, les silences, les pensées du désert viennent de si loin qu'elles semblent venir de l'infini lui-même. Cette lumière qui tombe en pluie de feu sur les collines ou sur les plaines nues n'a rejailli sur aucun toit des villes, et n'est souillée d'aucune fumée des foyers des hommes. Pendant le jour, rien ne s'interpose entre l'âme et son auteur. On sent la main du Créateur, invisible mais palpable, sur sa création. On s'attend à chaque instant à le voir apparaître au milieu de cette mer de clarté qui le voile, ou aux limites de cet horizon si vague qu'il semble aboutir à l'inconnu.

Pendant la nuit, le regard se promène à travers les étoiles, les suit ou les devance dans leurs évolutions, et assiste, pour ainsi dire, à ce mécanisme dévoilé des mondes qui est l'acte de foi des cieux. La religion, cet acte de foi de la terre, est née de l'astronomie dans les déserts de la Chaldée. Les lettres qui composent le nom divin y sont lues en caractères plus resplendissants et plus profonds sur ces pages du firmament. L'imagination s'y nourrit de divisions et de prestiges ; les apparitions surnaturelles, ces incarnations de la vérité dans des songes, s'y succèdent depuis le commencement du monde. 

L'homme, oppressé des mystères de piété et de foi, s'y passionne pour la seule passion digne de lui, la passion de l'infini et de l'éternité. Tous les grands cultes sont émanés de ces solitudes, depuis le Dieu Astre, foyer des mondes de Zoroastre, jusqu'à l'Allah de Mahomet ; depuis le Dieu législateur Jéhovah de Moïse, jusqu'au Dieu Verbe, cherché à travers la nuit par les bergers de Bethléem.

L'Arabe, mystérieux comme le silence, méditatif comme la nuit, concentré comme la solitude, fanatique de merveilles comme l'éternelle évocation du secret des cieux, a des sens de plus que nous pour sentir Dieu dans le désert. Sa vie est une adoration perpétuelle, que rien ne distrait du Créateur. L'immensité est avant tout un temple. Il n'y a point d'athéisme face à face avec cette nature. Prenez un athée de l'Occident, et jetez-le pour quelques années dans l'Orient : il en sortira guéri de cette infirmité de l'âme. L'athéisme n'a pu naître qu'à l'ombre, dans l'irréflexion et dans le vertige des cités de l'Occident. Le soleil tue l'athéisme, comme ces poisons froids qui ne germent que dans la nuit.

L'espace, qui appartient sans limite au regard, donne aussi à l'Arabe un sentiment plus fier et plus libre de sa dignité. La foule écrase les hommes, la solitude les relève. Quiconque est seul se sent grand, parce qu'il ne se mesure qu'à sa grandeur naturelle, et non à l'imperceptible valeur numérique que son être représente dans l'incalculable multitude d'une ville populeuse ou d'une nation. Ce sentiment de sa grandeur personnelle rend l'homme incapable d'avilissement, rebelle à la tyrannie, inapte à la servitude. Il obéit à sa religion, à la souveraineté divine de la famille, aux moeurs, aux coutumes, ces lois de l'habitude, jamais à la force sans droit. Il a son coursier pour la fuir, son arme pour la combattre, l'espace pour y ensevelir sa liberté ; ses défauts sont ceux des rois, non ceux des esclaves. Il est généreux, compatissant ; il respecte le vaincu, il protège l'enfant, il divinise la femme ; il donne asile à tout ce qui l'implore, même à son ennemi. Il traite ses esclaves comme des frères adoptifs que la Providence lui a donnés, comme une seconde famille inférieure dont il est le tuteur, jamais le tyran.

Tels sont les principaux caractères de l'Arabe errant des trois Arabies, depuis Abraham jusqu'à nos jours. Il était nécessaire de les décrire avant de raconter l'histoire d'Antar, le David moderne du désert, histoire et poëme tout à la fois, où le poëte, l'amant et le héros ne sont qu'un même homme, et se confondent pour émerveiller les Arabes dans les trois prestiges qui exercent le plus d'empire sur leur imagination : l'héroïsme, l'amour et la poésie."

Antar, Alphonse de Lamartine, éd. Michel Lévy, 1863.

Je m'en vais

ça y est. Les derniers bagages sont empaquetés. Demain, je quitte ma Normandie pour de bon. J'aurai de nouveau accès à internet dès jeudi, si tout se passe comme prévu, et je ne vous abandonnerai donc pas.

Naguère, j'étais souvent venu en Normandie pour y passer des vacances, auprès de mes grand-parents. J''en avais visité quelques sites, et je garde des souvenirs d'enfance de promenade dans la forêt d'Evreux (il m'est même arrivé de m'y perdre !). C'est aussi mon grand-père, qui avait ses lettres, qui m'a mis entre les mains mon premier dictionnaire de mythologie, mon premier La Varende...

La Normandie était donc importante pour moi depuis longtemps, mais jamais je n'y avais véritablement vécu. Je suis heureux que l'occasion m'en ait été donnée. 

Oh, je ne peux pas dire que mes expériences professionnelles dans la région aient été passionnantes, mais je n'ai pas non plus à m'en plaindre. Et puis, j'ai trouvé mieux ailleurs. C'est l'essentiel.

Je ne suis pourtant pas triste de la quitter, ma Normandie. Je sais que je n'en serai pas bien loin, que j'y reviendrai à l'occasion. Pas d'adieux mouillés, voulez-vous. Il n'y a vraiment pas lieu. Je suis au contraire bien content de me lancer dans une carrière qui promet, enfin, quelques perspectives à long terme. Les CDD d'un mois renouvelés à répétition, on s'en lasse.



Ce dont je suis le plus heureux, c'est que cette année passée en Normandie m'a permis de faire la connaissance de Normands fort intéressants, tels que le bon Didier Goux et son irremplaçable épouse, le sage Jacques Etienne et le docte Michel Desgranges. Autant de gens qui j'ai eu plaisir à rencontrer, et que j'aurai plaisir à revoir à l'avenir. Je ne doute pas que ce sera le cas.

Je note que tous sont un peu plus âgés et beaucoup plus cultivés que moi, ce qui m'a rendu leur conversation fascinante, stimulante, et parfois aussi un peu intimidante, il faut l'admettre. Vous commencez à me connaître : j'ai la prétention de maîtriser assez bien mon petit domaine (la littérature médiévale), mais en dehors de cela, j'ai des lacunes qui me font monter le rouge au front lorsque je converse avec un Goux ou un Desgranges.

Mais je n'eusse pas voulu qu'il en fût autrement. Somme toute, les gens qui en savent plus que vous ont plus à vous apprendre.

Pour finir, notez qu'après vous avoir entretenues de la légende de saint Denis, je vous propose de découvrir la bataille de Tolbiac, comme vous ne l'avez jamais lue. Je vous gâte, belles lectrices, vous en conviendrez.

mardi 15 octobre 2013

Arrête ton charre, Rabbia !

Comme je vous le confiais récemment, ma diète littéraire est plutôt réduite, ces derniers jours, du fait de l'éloignement de ma bibliothèque. Une privation cruelle, pour quelqu'un qui a l'habitude de toujours avoir plusieurs livres en train en même temps. Enfin, j'avance dans ma relecture de Gagner la guerre.

A un moment donné, notre fringant héros, Benvenuto Gesufal, se trouve contraint de prendre la poudre d'escampette, poursuivi par toute la soldatesque de sa ville pour un crime qu'il n'a pas commis. Enfin, j'imagine que ce serait le cas dans un roman de cape et d'épée plus classique, mais bref...

Acculé dans une écurie par une troupe de sicaires, conduite par le redoutable spadassin Rabbia Mezzasole, notre preux chevalier se voit sommé de ne pas faire de grabuge. Il y répond par une réplique cinglante :

"Arrête ton charre, Rabbia !"

Le jeu de mot est transparent, mais quelle curieuse manière d'orthographier "char" ! Avais-je pris Jaworski en défaut ? Une faute aussi déshonorante avait-elle échappé à sa vigilance ? Le grand homme vacillait sur son piédestal ! Allais-je devoir, comme le fier Sicambre, brûler ce que j'avais adoré ?

Je n'osai y croire. J'entrepris des recherches, qui m'amenèrent à découvrir l'origine de l'expression. Celle-ci repose sur un jeu de mot entre le char (le véhicule) et le charre (l’exagération, du verbe "charrier"), chose que j'ignorais tout à fait. Jaworski, en choisissant cette orthographe, rappelle donc à ses lecteurs un mot qui me semble aujourd'hui bien oublié.

Finalement, non seulement je n'ai pas à brûler le livre, mais j'ai appris quelque chose.

Pour conclure : mes derniers billets ici, j'en suis conscient, ne s'envolent pas vers les cimes de l'intellectualité. Le niveau est peut-être meilleur là-bas. J'essaierai de toute façon de faire mieux, dès que mon déménagement sera achevé.

dimanche 13 octobre 2013

Dimanche 13 octobre

Rien ici.

Mais vous pouvez allez découvrir la légende de saint Denis sur mon autre blog.

Si vous n'avez pas peur de côtoyer des individus qui ont mauvais genre, je vous suggère aussi d'aller écouter ça. Honnêtement, ils en font trop avec les bruitages, c'est plus ridicule qu'autre chose, mais si vous passez outre, l'interview peut valoir la peine d'être écoutée.

vendredi 11 octobre 2013

Courtoisie

Cette fois, c'est la fin. Il ne me reste plus rien sous  la main, plus aucun livre, à part Gagner la guerre de Jaworski, un dictionnaire d'ancien français, et quelques ouvrages que m'a prêtés Didier Goux. Parmi eux, le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig, un ouvrage dans lequel j'ai picoré avec plaisir. Je recommande ce livre drôle, incisif, érudit et injuste à tous les amoureux de littérature. Evidemment, je suis parfois en désaccord avec Dantzig, dont les goûts et les jugements diffèrent grandement des miens, mais la forme est toujours séduisante, et comment s'agacer sérieusement de tant d'esprit ? Acceptons la raillerie, puisqu'elle est bien tournée.

"Courtois : Dans les romans courtois, les hommes sont des benêts portant heaume qui assomment des dragons pour plaire à des chipies à hennin. Quand ils sont revenus, la chipie (ou Dame), satisfaite, enlumine son Livre des Records. Le courtois, c'est de l'héroïsme mièvre.

Et la grande ruse des femmes du Moyen Age : elles ont poussé les hommes à inventer le style courtois, qui donne un aspect viril à la politesse et la rend applicable par les enfants vieillis qui portent le nom d'hommes. Les hommes sont comme Wencelas dans La Cousine Berte : "Montrez un précipice à un Polonais, il s'y jette aussitôt." Le précipice, ce furent les croisades, pendant lesquelles les femmes gouvernèrent les châteaux.

Le style courtois a infecté la littérature française à vie. Corneille en est plein. Dans Pompée, Rodogune et Héraclius conquièrent afin de rapporter un os à leur maîtresse. Racine a tenté de saboter cet ordre, et c'est dans ce sens qu'il n'est pas féminin. Au XXe siècle, Aragon se pare du style courtois pour écrire Les yeux d'Elsa.

Toute divinisation est une injustice et un esclavage. La raison s'en indigne, la modération y meurt. Le style courtois est une impertinence, envers les hommes, les femmes, l'intelligence et la sensibilité.

Tout le Moyen age n'a pas été servile. Il existe un fabliau du XIIIe siècle, "Le chevalier qui fit les cons parler" où un chevalier reçoit de trois fées, en remerciement d'un service rendu, trois dons : "où qu'il aille il sera bien reçu ; s'il adresse la parole au sexe d'une femme ou d'une bête femelle, celui-ci répondra, à défaut ce serait le cul." Il en tire fortune. C'est la télé-réalité."

jeudi 10 octobre 2013

Dans ce billet : une paire de roberts !

Je suis de nouveau de retour, et cette fois, comme on me l'a demandé, je ramène quelques photos. Très franchement, un déménagement n'est pas ce qu'il y a de plus photogénique, mais ma foi...

ça, ce sont des cartons.
ça, ce sont des bibliothèques.
Mes La Varende me regardent d'un drôle d'air. Je crois qu'ils m'en veulent de leur avoir fait quitter la Normandie.

ça, ce sont des livres

C'est moi qui fait vivre les éditions Honoré Champion.

J'ai mis les bouquins les plus lourds en bas.
La cinquième bibliothèque, arrivée ensuite.

ça, c'est mon lit.

J'ai reçu mon premier colis à ma nouvelle adresse. C'est émouvant.

Un crochet en chemin, sur les pas du fameux écrivain Didier Goux.

ça, c'est une branche.

Voilà, voilà.

lundi 7 octobre 2013

Où l'on repart

Tout ceci est en train de devenir un brin répétitif, mais demain, je retourne à Orléans. Ce n'est pas encore le voyage final, mais on s'en rapproche.

Je tacherai de prendre des photos, même si mes travaux ne sont pas aussi épiques que ceux auxquels nous a habitués le bon Jacques Etienne.

A bientôt, belles lectrices.

Le Lai de Guingamor 4/4

Puis ils se rendent au château,
Si resplendissant et si beau,                  600
Dont je vous ai déjà parlé,
Mais il n’est plus abandonné :
Trois-cent chevaliers bien vêtus
Et des varlets, trois-cent ou plus,
Accueillent avec grande joie                 605
La demoiselle, et l’or chatoie
Sur les habits de la mesnie.
C’est une noble compagnie :
Les uns nourrissent des oiseaux,
Des éperviers mués et beaux                610
Ou des autours aux yeux brillants ;
D’autres font entendre des chants,
En s’accompagnant de la rote
Dont jaillit mainte claire note ;
D’autres se mesurent aux tables           615
Ou à d’autres jeux délectables.
Dam Guingamor met pied à terre,
Et éprouve une joie entière
En remarquant dix chevaliers
Qui viennent à lui volontiers :    620
Ce sont les gens de son pays
Que l’on croyait perdus, occis
En chassant le blanc sanglier.
Chacun d’eux est sain et entier !
Heureux, Guingamor les embrasse,      625
Ne songeant plus guère à la chasse.
Le bon chevalier est comblé
De la belle hospitalité
Qu’on lui accorde en ce palais,
La plus riche qu’on vit jamais : 630
D’abord un fastueux festin
Où coule à flot le meilleur vin,
Son de harpes et de vielles,
Chants de varlets et de pucelles,
Et tous les plaisirs de l’amour   635
Qu’il goûte, la nuit et le jour,
Avec sa ravissante amie
Qui ne les lui refuse mie.
Il admire fort la noblesse
Et la beauté, et la richesse                    640
De cet endroit plein de splendeur.

Après deux jours de grand bonheur,
Il redemande son brachet
Et le blanc porc de la forêt,
Car il veut aller raconter                       645
A son oncle, sans plus tarder,
Cette aventure qu’il a eue.
Puis il reviendra à sa drue.
« Ami, dit-elle, vous aurez
Porc et brachet, si vous voulez,            650
Mais à rien ne sert de partir,
Et je dois vous en avertir :
Trois-cent ans se sont écoulés,
Non deux jours. Vos drus et privés
Sont tous morts depuis très longtemps, 655
Et les enfants de leurs enfants
Sont retournés à la poussière.
Personne, dans la terre entière,
Les ayant connu, ne subsiste.
Guingamor, n’en soyez pas triste,                     660
Et renoncez à ce voyage. »
A ces paroles, le visage
Du preux Guingamor devient blême.
Il répond à celle qu’il aime :
« Demoiselle, je ne puis croire              665
Si aisément à votre histoire !
Je dois aller vérifier,
Afin de m’en persuader.
Si ce que vous dites est vrai,
Je m’en reviendrai sans délai                            670
Auprès de vous, ma gente amie. »
Voyant que le preux se méfie,
La noble pucelle lui dit :
« Respectez donc cet interdit :
Lorsque, regagnant votre terre,                        675
Vous aurez franchi la rivière,
Ne mangez ni ne buvez rien !
Surtout, souvenez-vous en bien,
Car ce serait votre malheur
Et votre fin, j’en ai bien peur,               680
Que de manger un seul morceau
De l’autre côté de cette eau. »
Puis on amène son cheval,
Son brachet rapide et loyal ;
On lui livre le sanglier,                          685
Dont il a tôt fait de trancher
Le chef, pour en faire présent
A son oncle, s’il est vivant.
Sans plus tarder, il monte en selle
Et, escorté de la pucelle,                                  690
Il se rend jusqu’à la rivière
Qui traverse la lande claire.
Adonc, au moyen d’un bateau,
Guingamor en traverse l’eau.

Il chevauche jusqu’à midi,                                695
Sans reconnaître autour de lui
Le bois qu’il avait déjà vu.
Pourtant, il ne s’est pas perdu,
Mais la forêt s’est agrandie,
A poussé et s’est enlaidie.                    700
Guingamor cherche son chemin,
Craignant que cela ne soit vain.
Sur sa dextre, il entend frapper
De sa cognée un charbonnier,
Occupé à couper du bois                     705
Afin d’alimenter, je crois,
Son feu pour faire du charbon.
Guingamor, guidé par le son,
Vient saluer le charbonnier,
Et s’empresse de demander                 710
Des nouvelles de son cher sire.
« Moi, je ne peux rien vous en dire,
Répond le pauvre charbonnier.
Ce roi a bien du trépasser
Il y a trois-cent ans ou plus.                 715
Les vieillards aux propos confus
Parlent parfois d’un sien neveu,
Qui partit avec son épieu
Pour chasser un sanglier, mais
On dit qu’il ne revint jamais. »  720
Guingamor a bien du chagrin
De la mort de son souverain.
Il se présente au charbonnier :
« Hélas, je suis ce chevalier
Dont tu viens de m’entretenir ! 725
Et moi qui croyais revenir
Et retrouver mon oncle en vie !
Les paroles de mon amie,
Qui ne me semblaient point croyables,
S’avèrent par trop véritables ! »                       730
Lors, il raconte son histoire,
Pour que l’on en garde mémoire,
Au charbonnier, et lui remet
Le chef du porc de la forêt,
Qui lui servira à prouver                       735
Tout ce qu’il vient de lui conter.
Le pauvre homme le remercie.
Guingamor, n’ayant pas envie
De s’attarder là longuement,
Fait volter son coursier fringant 740
Pour retourner à la rivière,
Et quitter à jamais sa terre.

Mais une grande faim l’assaille :
De peu s’en faut qu’il ne défaille.
Avisant un pommier sauvage,   745
Il y cueille – ce n’est point sage ! –
Trois pommes qu’il mange aussitôt.
Il a oublié comme un sot
L’interdit de la demoiselle.
Lors, perdant sa jouvence belle,           750
Il vieillit en quelques instants
Comme on ferait en trois-cents ans !
Il en perd toute sa vigueur
Et, pour couronner son malheur,
Il tombe de son bon coursier.               755
Là, incapable de bouger,
Il pousse mainte amère crainte.
Le charbonnier, empli de crainte,
S’attend déjà à ce qu’il meure,
Avant que passe une seule heure !        760
Mais voici que deux demoiselles,
Montant non point des haridelles
Mais deux excellents palefrois,
S’en viennent à travers le bois
Jusques auprès de Guingamor, 765
Affaibli, mais vivant encor.
Elles le blâment durement
D’avoir enfreint si follement
L’interdit qui lui fut donné,
Mais avec beaucoup de bonté, 770
Elles le mettent à cheval
Et l’emmènent tant bien que mal
En direction de la rivière.
Usant du bateau dont, naguère,
S’est servi le bon chevalier,                  775
Elles l’aident à traverser
Avec son chien et son coursier.

Ayant tout vu, le charbonnier
Retourne chez lui en courant.
Puis il va partout racontant                   780
Ce qu’il a vu et entendu.
Il n’est que malaisément cru,
Mais solennellement, il jure
Qu’est véridique l’aventure.
A son roi, il offre la tête                       785
Du sanglier, qu’à mainte fête,
Le souverain exhibera.
Pour empêcher que tout cela
Ne sombrât un jour dans l’oubli,
Le roi fit faire un lai joli             790
Pour aider à s’en remembrer,
Et je viens de vous le chanter.

dimanche 6 octobre 2013

Le Lai de Guingamor 3/4

Entre ormes et chênes feuillus,                      370
Guingamor suit le sanglier.
Ses chiens ne cessent d’aboyer,
Mais s’épuisent en pure perte :
Le sanglier est si alerte
Qu’ils ne peuvent en approcher.                    375
Sans se laisser décourager,
Guingamor lâche son brachet,
Plus rapide qu’un émouchet,
Qui trouve à courir bon soulas :
Le porc ne le distance pas.                            380
Guingamor les poursuit tous deux
Grâce à son cheval vigoureux,
Laissant derrière lui ses chiens,
Qui ne lui sont plus que des riens.
Las, si épaisse est la forêt                              385
Que blanc sanglier et brachet
Disparaissent vite à sa vue.
Il sonne du cor, huche et hue,
Mais sans en retrouver la trace :
Il a perdu en cette chasse                              390
Davantage qu’il n’a gagné !
Le voici donc bien ennuyé.
Il erre à travers la gaudine,
Songeant – et cela le chagrine –
A son oncle qui aimait tant                            395
Le brachet prompt et endurant.

En haut d’un tertre, le vassal
Arrête son fringant cheval
Pour écouter et observer.
Il entend les oiseaux chanter                         400
De toutes parts, en leur latin,
Mais Guingamor n’y entend rien.
Cependant, au bout d’un moment,
Il reconnait distinctement
Les cris de son brachet au loin.                     405
Lors, se dirigeant vers le coin
D’où lui parviennent les abois,
Il se rue à travers le bois,
Cornant tout en éperonnant.
Sans avoir cherché longuement,                    410
Il retrouve en une clairière
Son brachet et la bête altière,
Qui se dirigent vers la lande
Voisine, aussi belle que grande,
Et que traverse une rivière                             415
Dont l’eau est très pure et très claire ;
Mais la lande est aventureuse,
Et la rivière périlleuse.
Guingamor entre sans trembler
Dans la lande : il veut capturer                      420
Le sanglier qui s’y engage
Pour la gloire de son lignage !
Mais s’il ne pense qu’à la chasse,
Son malheureux coursier s’en lasse,
Et le sanglier le distance,                               425
Alors qu’il pensait, de sa lance,
Lui assener un coup fatal !

Laissant donc souffler son cheval,
Le preux voit soudain un château
Face à lui, étonnamment beau :                     430
Les murs sont façonnés d’un marbre
Plus vert que les feuilles d’un arbre.
Une tour, qui semble d’argent
Et rend un éclat aveuglant,
Se dresse au-dessus de l’entrée.                    435
La porte bellement sculptée
Est faite entièrement d’ivoire
Incrusté d’or, nous dit l’histoire.
Le bon chevalier s’en étonne,
Parce qu’il ne connait personne,                    440
Nul baron et nul vavasseur
Qui vive en ces lieux de malheur !
Guingamor décide, intrigué,
D’entrer, par curiosité,
En ce palais, pour s’enquérir                          445
Du seigneur qui l’a fait bâtir.
La porte étant restée ouverte,
Il franchit la muraille verte,
Entre au palais, sans voir quiconque,
Ni seigneur, ni varlet quelconque.                 450
Il pénètre donc dans la salle,
D’une beauté plus que royale,
Où des pierres de paradis
Ornent les piliers, les lambris,
Et les murs tout rutilants d’or.                       455
Que pourrais-je vous dire encor ?
Onques il n’a rien vu de tel !
Il lance alors plus d’un appel,
Mais nul ne répond à ses cris :
Il ne voit personne au logis.                           460
Il s’en va donc un peu déçu,
Songeant qu’une fois revenu
Chez les siens, il leur parlera
De tout ce qu’il a trouvé là.

Puis il retourne sur les prés                            465
Où sont, il y a peu, passés
Son bracher et le sanglier,
Qu’il espère bien retrouver.
Mais il n’en voit plus nulle trace,
Bien qu’il soit un chasseur sagace.                470
Lors, il regrette amèrement
D’avoir quitté imprudemment
La piste pour voir un château :
C’était agir en jouvenceau
Et, pour l’ombre, lâché la proie !                   475
Il n’aura plus jamais de joie
S’il perd le précieux brachet
Auquel son cher oncle tenait.
« J’en serais à jamais honni !
Dit-il. Et s’il en est ainsi,                               480
J’aime mieux partir en exil,
Malgré la peine et le péril,
Que de revenir à la cour !
Je prendrai quelque autre séjour. »
Mais le chevalier est tenace.                          485
Il n’abandonne point la chasse,
Mais il monte en haut d’une bute
Et, depuis l’éminence, scrute
Les alentours avec grand soin.
Entendant aboyer au loin,                              490
Le chevalier reprend espoir,
Car même s’il ne peut le voir,
Il a repéré le brachet. 
Il s’élance dans la forêt,
Et retrouve bientôt le chien,                          495
Qui, sans se soucier de rien
Poursuit toujours le sanglier.
Notre valeureux chevalier
Pique des deux pour les rejoindre,
Mais il a beau hucher et poindre,                   500
Il ne peut pas s’en rapprocher.

Or, à force de galoper
Tout en cornant à perdre haleine,
Il vient auprès d’une fontaine,
Sous un bel olivier feuillu,                             505
Vert et fleuri et bien branchu.
L’endroit a vraiment tout pour plaire :
L’eau de la fontaine est très claire,
Et des graviers d’or et d’argent
Tapissent le fond bellement.                          510
Là se tient une demoiselle,
Très avenante, blanche et belle,
Qu’une suivante, avec un peigne
D’or, coiffe alors qu’elle se baigne.
La belle jeune fille est nue :                           515
Onques Guingamor n’en a vue
De plus ravissante et accorte.
Ainsi donc, avant que l’emporte
Son cheval suivant le brachet,
Il l’arrête près d’un genet                              520
Et avise sous l’olivier
Les habits que, pour se baigner,
La demoiselle a retirés :
Ils sont richement adornés.
A Guingamor vient un penser :                     525
Il va prendre, pour les cacher,
Les vêtements de la pucelle
Avant de se remettre en selle,
Puis il prendra le sanglier,
Et puis reviendra lui parler :                          530
Elle ne partira pas nue.
Mais elle s’en est aperçue
Lorsqu’il a saisi son habit
Et, d’un ton moqueur, elle dit :
« Guingamor, laissez-moi ma robe !              535
Sied-il qu’un chevalier dérobe
Les vêtements d’une meschine
Au plus profond de la gaudine ?
Ce sont des façons de larrons !
Qu’en diraient donc vos compagnons,          540
Votre oncle, et toute sa mesnie ?
Vous faites grande vilenie !
Ecoutez-moi : il se fait tard.
Rendez mon habit sans retard,
Et soyez cette nuit mon hôte. »                     545
Guingamor rougit de sa faute,
Et repose le vêtement.
Puis il répond courtoisement :
« Hélas, je ne puis accepter,
Belle, car il me faut trouver               550
Le blanc sanglier de ce bois,
Et mon brachet, dont les abois
Nous parviennent distinctement. »
La belle dit en souriant :
« En cette gaudine profonde,                        555
Ami, tous les veneurs du monde,
Ne pourraient jamais, sans mon aide,
Prendre le porc qui vous obsède.
Renoncez à cette folie,
Et faites-moi la courtoisie                  560
De venir jusqu’à ma maison.
Je vous promets d’ailleurs un don :
Au tiers jour, je vous rendrai pris
Le porc, et le brachet de prix. »
« Belle, répond le chevalier,              565
J’irai donc chez vous m’héberger
Deux jours, et vous en remercie. »
La demoiselle si jolie
Sort donc de l’eau et se rhabille,
Tandis que l’autre jeune fille             570
Va lui chercher un palefroi,
A la selle digne d’un roi,
Ainsi que sa propre monture :
Une mule couleur de mûre.
Guingamor aide la pucelle                 575
A monter sur sa riche selle.
Elle s’en va et il la suit.
Or, tandis qu’elle le conduit,
Le bon chevalier la regarde.
Se pourrait-il déjà qu’il arde              580
D’amour, lui qui jamais n’aima ?
Mais oui, il l’aime, en vérité !
C’est là l’œuvre de sa beauté.
Tout en l’admirant, il la prie
De lui accorder druërie                      585
Et de devenir son amie.
La belle ne refuse mie :
Elle est courtoise et bien apprise,
Et lui répond qu’elle le prise
Plus que tout autre chevalier.             590
Tous deux scellent par un baiser
Le début de leur amour fine,
Sous les voûtes de la gaudine.