merlin

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dimanche 24 novembre 2013

Ts'ao Ts'ao dans ses oeuvres

Dans l'extrait que je vais vous proposer ce soir, Ts'ao Ts'ao, devenu le Premier Ministre de l'Empereur, dirige une campagne militaire, lorsque les vivres viennent à lui manquer. L'occasion d'admirer dans ses oeuvres ce Machiavel chinois.

"Son subordonné, l'officier aux greniers militaires Wang Heou, dut aller présenter son rapport à Ts'ao :

--Le nombre de soldats, lui dit-il, est excessif par rapport à nos disponibilités en vivres. Qu'allez-vous décider ?

--Eh bien ! dit Ts'ao, vous pourriez prendre de plus petites mesures pour faire la distribution quotidienne. Vu les circonstances pressantes, cela nous permettrait de prolonger la situation quelques jours de plus.

--Et si les soldats, objecta Heou, en manifestent du mécontentement et de l'insubordination, que ferons-nous ?

--Ne vous inquiétez pas, dit Ts'ao, j'ai un plan tout prêt pour cela.

En conséquence, et s'appuyant sur les ordres reçus, Heou utilisa des boisseaux rognés pour distribuer la ration. Quant à Ts'ao, il envoya en secret des agents de renseignements dans chacun des camps pour se mettre aux écoutes et lui rapporter les réactions des troupes.

Naturellement, ces agents vinrent bientôt lui rendre compte que les hommes se plaignaient amèrement de la supercherie du Premier Ministre. Alors Ts'ao, toujours en secret, convoqua de nouveau ce même Wang Heou, le fit entrer dans sa tente et lui dit :

--Je voudrais vous demander quelque chose, afin d'apaiser le ressentiment de mes soldats. Certainement, vous ne voudrez pas me refuser.

--De quoi s'agit-il ? questionna Heou, quel service le Ministre désire-t-il de moi ?

--Je voudrais simplement vous demander votre tête, afin de la montrer à la foule.

Heou, troublé, balbutiant de frayeur, essaya de présenter sa défense :

--Excellence, dit-il, je ne suis pas réellement en faute, n'est-ce pas vous qui...

--Je le sais bien, mon cher, coupa Ts'ao avec un parfait cynisme, que vous n'êtes pas en faute. Mais que voulez-vous, si je ne vous tue pas, le cœur des troupes se retournera contre moi. Du reste, n'ayez crainte, après votre mort, je prendrai soin personnellement de l'entretien de votre femme et de l'éducation de vos enfants. Ainsi vous n'avez à vous faire aucun souci.

Heou voulut à nouveau tenter de dire quelque chose pour sa défense. Il n'en eut pas le temps. Ts'ao, déjà, avait fait signe rapidement à quelques exécuteurs et hommes de main ; munis de sabres et de haches, ils poussèrent le malheureux hors de la porte où, d'un coup de sabre, l'un d'eux eut tôt fait de lui trancher la tête."

Les trois Royaumes, Louo Kouan Tchong, trad. Nghiêm toan et Louis Ricaud, Flammarion, 2009.

samedi 23 novembre 2013

Promesses non-tenues

Il y a quelque temps de cela, je vous faisais part de mon intention de parler ici de certains livres. Annonce qui n'a pas été suivie d'effet. Je dois m'en expliquer.

Tout d'abord, j'ai trouvé l'ouvrage de Michel Rouche, Les Racines de l'Europe, décevant. La cause en est sans doute l'étendue démesurée du sujet choisi, qui oblige l'auteur à tout survoler. Qui trop embrasse mal étreint.

Servir l'état barbare dans la Gaule franque, de Dumézil, est un ouvrage bien plus recommandable à mes yeux que le précédent, mais je n'y ai rien trouvé qui donnât matière à trousser un billet de blog.

La Varende a été victime de mon incurie. Je n'ai pas d'excuse.

Quant au Châtiment des flèches de Clavel, j'ai toujours l'intention de vous en parler, cet ouvrage ayant été LA bonne surprise du lot.

Mais Mordred de Niogret et les Lames du Cardinal de Pevel ? Ils me sont tombés des mains. Je n'ai pas pu affronter l'ennui émanant de leurs pages. 

Je les avais achetés pour m'offrir une lecture facile et de détente, entre deux lectures sérieuses exigeant toute ma concentration. On m'avait présenté les deux larrons comme de bons représentants de la littérature de genre. Le sujet choisi par Pevel, en particulier, m'attirait. J'ai toujours aimé les Trois Mousquetaires, et le personnage du cardinal de Richelieu est assez fascinant pour que je sois prêt à donner sa chance à un récit de cape et d'épée lui faisant la part belle. Dans un récit de ce type, on peut sans doute pardonner les clichés que Pevel enfile comme les perles d'un collier. Mais le livre est vraiment trop platement écrit. Quand on prétend faire parler des hommes du XVIIe siècle, on soigne la langue, que diantre !

Encore Pevel est-il un honnête faiseur, qui a sans doute fait de son mieux pour divertir son lecteur, et qui m'aurait diverti si j'avais quinze ans. Niogret, boursouflée de prétention, n'a même pas cette excuse, et c'est pourquoi je ne vous en dirai rien.

On dirait bien que je suis devenu un lecteur exigeant. Il y a quelques années de ça, je pouvais lire du roman de gare. Je n'y arrive plus.

mardi 12 novembre 2013

Grands hommes

Mes lectures du moment me donnent l'occasion de passer du temps en compagnie de trois grands hommes. Trois personnages d'envergure qui, tous, ont fait l'objet de récits épiques, mais qui, tous, sont solidement, indubitablement historique et fermement campés dans l'Histoire. Qui le restent même quand la Muse s'en empare. Je ne vous parle pas, ici, de ces Arthur et de ces Roland dont les prétentions à l'historicité tiendraient sur un timbre-poste.

Ces trois héros qui hantent mes pages sont Ts'ao Ts'ao, seigneur de guerre chinois, puis empereur, le sultan mamelouk Baïbars, et Bertrand du Guesclin, connétable de France.

De Ts'ao Ts'ao, j'ai déjà fait un billet, mais il méritera que j'y revienne. Des deux autres, il faudra que je vous entretienne.

Ces grands hommes ont-ils des qualités communes ? Eh bien, sans doute, pour autant que je puisse en juger d'après les récits, assez romancés du reste, à travers lesquels je les découvre. Tous trois ont de l'énergie, de l'initiative et du cran. Tous trois sont des hommes d'action, prêts à assumer d'importants risques personnels. Tous trois ont de l'ambition, ou, pour mieux dire, se sentent animés d'un grand dessein et investis d'un grand destin. 

Par d'autres aspects, ils diffèrent profondément.

Mais l'historien, à vrai dire, ne peut pas les manquer. Ils sont aisément repérables au milieu de leurs époques respectives, parce qu'ils dépassent de la tête et des épaules la plupart de leurs contemporains. Tous trois laissent aussi des traînées de sang dans leur sillage, ce qui les rend d'autant plus pittoresques pour qui les observe depuis une confortable distance temporelle.

Finalement, les grands hommes, il vaut peut-être mieux les avoir en tableau qu'à dîner. Mais je ne connais pas de compagnons littéraires plus agréables.

lundi 11 novembre 2013

Ts'ao Ts'ao, héros félon des temps troublés

"C'était un grand corps de sept pieds de hauteur, les yeux minces et étroits, avec une longue barbe. Il s'agissait d'un homme de la commanderie de Ts'iao, dans l'ancienne principauté de P'ei-kouo, et qui venait d'être nommé [...] Commandant de Cavalerie. Son nom de famille était Ts'ao, son nom personnel Ts'ao, son surnom familier Meng-tö.

A l'origine, le père de Ts'ao, Ts'ao Song, sortait d'une branche de la famille des Hsia-heou. Mais comme il avait été élevé, en qualité de fils adoptif, par un officier de l'entourage ordinaire du souverain du nom de Ts'ao T'eng, ce Song le père avait coiffé son propre nom de famille de celui de la famille Ts'ao.

Plus tard, quand Ts'ao Song eut donné naissance à Ts'ao Ts'ao, il dota ce dernier du surnom enfantin de A-man, qui signifie "l'Espiègle Rusé", "le Malin Garçon", et du double prénom de Ki-li, signifiant "Espoir de Réussite", caractéristique du précoce tempérament de l'enfant.

[...]

On vit à cette époque un homme du nom de K'iao Hsiuan s'adresser à Ts'ao pour lui dire :

-- Le monde est sur le point de sombrer dans le désordre. Sauf l'arrivée d'un homme de très grand talent, tel qu'il puisse redresser l'époque, aucun autre remède n'est plus possible. Or, vous, mon jeune Monsieur, je prédis que vous serez un jour, justement, l'homme qui rétablira la paix dans l'Empire.

De la même façon, un devin nommé Ho Yong, originaire du pays de Nan-yang, après avoir étudié attentivement le visage de Ts'ao, prophétisa :

-- La maison des Han est proche de sa fin. Celui qui rétablira l'ordre du monde sera certainement cet homme !

Au Jou-nan, vivait un certain Hsiu Chao, lequel possédait la réputation de s'y connaître en hommes. Ts'ao, pour confirmer les précédentes prédictions, fit le voyage pour aller lui rendre visite et l'interrogea en ces termes :

-- Dites-moi quelle espèce d'homme je suis ?

Chao ne répondit pas. Le jeune Ts'ao insista et réitéra sa question. Chao déclara enfin :

-- Mon garçon, dans une époque d'ordre, vous feriez un ministre capable ; mais dans une époque d'anarchie, vous ferez un héros plein d'astuce, un intrigant de génie.

Ts'ao se réjouit grandement à l'audition de ces paroles."

Les trois Royaumes, Louo Kouan Tchong, trad. Nghiêm toan et Louis Ricaud, Flammarion, 2009.

dimanche 3 novembre 2013

Plaisanterie médiévale

"Après le repas, on faisait la sieste. C'est l'heure des plaisanteries et des divertissements, car après avoir mangé, disait Boccace, il était licite à chacun de faire ce qui lui plaisait. L'artisan bavardait ainsi avec ses voisins sur le seuil de son échoppe. Alors on donnait libre cours à ce penchant jovial, mais grossier, de la farce, parfois cruelle, caractéristique du Moyen Âge. A titre d'exemple, je rapporterai une seule histoire, qui devait beaucoup plaire, tant elle est répandue.

On la raconte à peu près en ces termes : un marchand parti pour un voyage qui dura deux ans. Quand il rentra chez lui, il découvrit que son épouse, la malheureuse, avait eu un fils. Pour se justifier, la femme lui dit qu'un jour, sur les collines, ayant grand soif, elle avait mangé de la neige. L'enfant en était le résultat. Le marchand attendit. Au bout de cinq ans, il repartit en voyage et emmena avec lui le jeune garçon qu'il vendit comme un esclave de l'autre côté de la mer en échange de cent livres. Une fois de retour, sa femme lui demandant où était son fils, il répondit : "Là-bas, le soleil tapait si dur que cet enfant, qui était né de la neige, se liquéfia."

Ce genre de plaisanterie faisait rire les gens au Moyen Âge, alors qu'elle nous paraît atrocement inhumaine aujourd'hui. Chaque époque a son humour."

Une journée au Moyen Âge, Arsenio et Chiara Frugoni, Les Belles Lettres, 2013.

Eh bien moi, je la trouve très drôle, cette historiette.

vendredi 1 novembre 2013

La Rose céleste

"La plaie grâce à Marie ointe et reclose,
cette dame, à ses pieds, qu'on voit tant belle
fut celle qui l'ouvrit et fit poignante.
Dans la tierce rangée que font les stalles
est assise Rachel, en-dessous d'Eve,
aux côtés de Biétris comme on t'a dit.
Sarah et Rébecca, et puis Judith,
et l'aïeule du chantre à qui sa faute
fit écrier par deuil "Miserere",
tu les peux voir de seuil en seuil logées
en descendant, comme de nom en nom
je vais suivant les feuilles de la rose.
En contreval de ce septième rang
sont ordonnées, comme en amont, les Juives,
telle une raie en pleine chevelure ;
car selon le regard que vers le Christ
put adresser la foi, ci est le mur
où les sacrés étages se refondent.
De cette part où en toutes ses feuilles
la fleur est jà murie, là se reposent
ceux qui ont cru en un Christ à venir ;
de l'autre part, où sont coupés de vides
les demi-cercles, là ont leurs assises
ceux qui en Christ avenu se mirèrent.
Et comme, en çà, forment noble cloison
le glorieux escabel de Marie
dame du ciel et sous lui tous les autres,
de même, en face, est assis le grand Jean
qui souffrit, toujours saint, et le désert
et le martyre, et puis l'enfer deux ans ;
et dessous lui est marqué pareil ordre
à François, et Benoît, et Augustin
et autres jusqu'au bas, de tour en tour.
Or mire ici le haut pourvoi de Dieu :
car l'un et l'autre aspect de notre foi
emplira ce jardin d'égale sorte."

Le Paradis, chant XXXII, Dante, traduction par André Pézard, Gallimard, 1965.