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mercredi 12 novembre 2014

De Cape et de Crocs : Vingt mois avant

J'apprécie beaucoup la série de bandes dessinées De Cape et de Crocs, par Ayroles et Masbou, et je voulais consacrer un billet à la sortie du onzième album, qui s'intitule Vingt mois avant, mais il me vient à l'esprit que tous mes lecteurs ne sont peut-être pas familiers du sujet. Je vais donc brièvement vous présenter la série.

De Cape et de Crocs se déroule dans un XVIIème siècle de fantaisie, où les animaux parlants se mêlent aux humains. Nous y suivons les aventures de deux dignes gentilshommes, bretteurs pleins d'audace et de panache : un Français, Monsieur Armand-Raynal de Maupertuis (un renard) et un Espagnol, Don Lope de Villalobos y Sangrin (un loup). Ce sont, jusqu'au dixième tome, les deux personnages principaux, même s'ils côtoient un grand nombre d'amis, de compagnons et de comparses. 

Ils vivent naturellement des aventures dans la grande tradition du roman de cape et d'épée, mais la série parvient toujours à éviter la platitude et la banalité que l'on pourrait craindre. Les auteurs connaissent très bien la littérature du temps, et y font des allusions souvent fines. Ils s'inspirent de Molière, de La Fontaine, de Cyrano de Bergerac et en tirent un monde d'une fantaisie débridée, où l'on s'envole vers la lune pour aller rencontrer des Sélénites chez qui la poésie remplace l'argent.

C'est une très bonne bande dessinée, drôle, intelligente, palpitante, et le dessin est un véritable régal pour les yeux. A ne surtout pas manquer !

Venons-en maintenant à notre onzième tome.


Avec le dixième tome s'achevaient les aventures de Don Lope et Armand et, pouvait-on penser, la série, l'intrigue ayant trouvé sa conclusion. Mais ce nouvel album nous ramène vingt mois en arrière et, laissant de côté le goupil et le loup son compère, nous narre l'histoire d'un de leurs compagnons : le lapin Eusèbe, dont nous apprenons enfin comment il devint garde du cardinal !

Le récit prend place au début du règne de Louis XIV, et évoque les rivalités opposant Colvert à Souchet (oui, vous avez bien lu) pour la place de premier ministre. Mais un tiers personnage brigue aussi ce rang : Monsieur le Duc de Limon, Grand Veneur de France, qui s'affirme déjà comme le nouveau "grand méchant" de la série. Eusèbe va se trouver, bien malgré lui, entraîné dans leurs intrigues.

On pouvait craindre que le malheureux lapin ne soit pas à la hauteur de son nouveau rôle de héros, et ne puisse porter le récit sur ses frêles épaules. Eh bien , il y parvient ! Armé d'une naïveté constante, il traverse sans tout en comprendre les intrigues dans lesquelles il est jeté, et le décalage entre sa condition de lapin et les situations dans lesquelles il se trouve est à lui seul un ressort comique. Moins flamboyant qu'Armand et Don Lope, Eusèbe occupe moins de place, laisse davantage le reste de l'univers qui l'entoure s'exprimer, ce qui n'est peut-être pas plus mal. L'humour est au rendez-vous, le dessin plus magnifique que jamais.

La série, contrairement à ce que l'on pouvait craindre, ne perd donc rien de son lustre avec ce nouvel album.

lundi 20 octobre 2014

Les réponses

Je vais maintenant vous dévoiler les réponses à la question posée dans le billet précédent. Mais félicitations à ceux qui se sont essayés au jeu : ils étaient bien près de tout trouver.

Avant toute chose, un mot sur le peintre : il s'agit de Robinet Testard, un enlumineur actif à la fin du XVème et au début du XVIème siècle qui eut pour mécène Charles d'Orléans (pas le fameux poète prisonnier des Anglais, mais le neveu d'icelui).

Si j'emploierai les noms romains des dieux représentés, c'est parce que Testard, comme tout le monde de son temps, les connaissait sous ces noms-là, ce qui n'enlève évidement rien au mérite de ceux qui ont su les reconnaître sous leurs noms grecs. (L'habitude de désigner les personnages mythologiques surtout par leurs noms grecs est relativement récente.)

Image 1 :


Il s'agit bien sûr de Minerve, sous ses traits de déesse de la guerre. La chouette étant son emblème, l'imagier a eu l'idée d'en faire son écu.

Image 2 :


Il ne s'agissait pas d'Hypnos, mais de Jupiter. Testard a représenté le roi des dieux avec les attributs de la royauté, et la javeline dans sa main droite figure un foudre. Sans doute peu familier de la statuaire antique, Testard n'a pas donné au bon Jupin cette barbe qui nous vient immédiatement à l'esprit quand nous pensons à lui. Mais l'aigle en arrière-plan, enlevant Ganymède, était un indice.

Image 3 :


Saturne castrant son père le Ciel (à gauche) et dévorant ses propres enfants (à droite). La femme au hennin doit être Cybèle.

Image 4 :


Les trois Grâces, Apollon, dont les attributs sont l'arc et la lyre, et la Chimère aux pieds de ce dernier.

Image 5 :


Il s'agit de Mercure, reconnaissable au caducée, au pétase et aux chaussures ailées. A ses pieds, Argus, le gardien aux cent yeux auquel Junon avait confié la garde de la nymphe Io changée en vache, pour empêcher son amant Jupiter de l'approcher. A la demande de son père, Mercure endormit Argus par la musique de sa flûte avant de le tuer, après quoi Junon recueillit ses yeux et les sema sur le plumage du paon, son oiseau consacré.

Image 6 :


Diane chassant avec ses nymphes.

samedi 18 octobre 2014

Test de culture générale

Je m'absente pour le week-end. Je vais sacrifier à Bacchus en compagnie de quelques fameux épicuriens de la blogosphère. Mais je vous propose, en mon absence, de vous livrer à un petit jeu. Saurez-vous identifier les scènes et les personnages représentés dans les images ci-dessous ?

Tous ces personnages sont célèbres et ont été abondamment figurés dans l'art occidental, mais le style des illustrations que j'ai choisies est quelque peu inhabituel.

Image 1:

Image 2:


Image 3:


Image 4:


Image 5:


Image 6:


Amusez-vous bien.

jeudi 16 octobre 2014

Le cœur stupide et vaillant de l'homme

"À ce sujet, comme dans tous les sujets semblables, nous perdons entièrement nos repères en parlant des « classes inférieures » quand nous voulons dire humanité moins nous-même. Cette littérature insignifiante et romantique n’est pas spécialement plébéienne : elle est simplement humaine. Le philanthrope ne peut jamais oublier les classes et les professions. Il dit, avec une modeste arrogance : « J’ai invité vingt-cinq ouvriers à prendre le thé. » S’il disait : « J’ai invité vingt-cinq experts-comptables à prendre le thé, » tout le monde verrait l’humour d’une si simple classification. 

Mais c’est ce que nous avons fait avec ce bric-à-brac d’écrits stupides : nous avons examiné, comme s’il s’agissait d’une nouvelle maladie monstrueuse, ce qui n’est en fait rien d’autre que le cœur stupide et vaillant de l’homme. Les hommes ordinaires seront toujours des sentimentaux : car un sentimental est simplement un homme qui a des sentiments et ne se soucie pas d’inventer une nouvelle manière de les exprimer. 

Ces publications communes et usuelles n’ont rien d’essentiellement malfaisant. Elles expriment les truismes encourageants et héroïques sur lesquels la civilisation est construite ; car il est clair que si la civilisation n’est pas construite sur des truismes, elle n’est pas du tout construite. De toute évidence, il ne pourrait y avoir de sécurité pour une société dans laquelle la remarque du juge que le meurtre est mauvais serait regardée comme une épigramme originale et éblouissante."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.

J'en resterai là avec Chesterton pour le moment. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Mais je dois dire que je suis tombé sous le charme de cet auteur, de la vigueur et de la clarté de sa pensée, de sa lucidité chaleureuse, de son humour. C'est assurément l'un des écrivains les plus sains et les plus roboratifs que j'ai fréquentés ces derniers temps. Et de surcroît, c'est un promeneur, bondissant légèrement d'un sujet à l'autre à la manière d'un La Varende (ou d'un Camus), ce qui n'est pas pour me déplaire.

Je suis tout particulièrement intéressé par ce que Chesterton écrit au sujet des mythes. Ce n'est pas, loin de là, le sujet principal de ses réflexions, et pourtant les considérations qu'il en tire sont merveilleuses de clairvoyance et de justesse. C'est ironique : j'aurai passé des années de ma vie à étudier la mythologie avec des savants fous, et je découvre que ce qu'en a dit Chesterton il y a un siècle est beaucoup plus pertinent que toutes leurs élucubrations invérifiables.

"Les mythes sont pleins de sens, jusqu'à ce qu'un pédant vous les explique", dit-il en substance. Je crains d'avoir été ce pédant plus souvent qu'à mon tour.

En tout cas, j'ai de belles et longues heures à passer en compagnie de ce Gilbert.

lundi 13 octobre 2014

L'exception morbide

"C’est la littérature moderne des personnes cultivées, et non celle des incultes, qui est ouvertement et agressivement criminelle. Des livres recommandant le libertinage et le pessimisme, qui feraient frémir le jeune coursier doté d’une âme forte, se trouvent sur toutes les tables de nos salons. Si le plus sale des vieux propriétaires de la plus sale bouquinerie de Whitechapel osait présenter sur son étalage des œuvres recommandant véritablement la polygamie et le suicide, son stock serait saisi par la police. Ces choses sont notre luxe. 

Et avec une hypocrisie si grotesque qu’elle n’a quasiment pas son pareil dans l’histoire, nous admonestons les garçons des bas-fond pour leur immoralité, au moment même où nous discutons (avec d’équivoques professeurs allemands) pour savoir si la morale est ne serait-ce que valide. À l’instant même où nous maudissons le roman à sensation parce qu’il encourage le vol de la propriété, nous scrutons la proposition que toute propriété est du vol. À l’instant même où nous l’accusons (de manière tout à fait injuste) de lubricité et d’indécence, nous lisons gaiement des philosophies qui se complaisent à la lubricité et à l’indécence. À l’instant même où nous l’accusons d’encourager les jeunes gens à détruire la vie, nous discutons placidement si la vie vaut la peine d’être préservée.

Mais c’est nous qui sommes les exceptions morbides ; c’est nous qui sommes la classe criminelle. Cela devrait être notre grand réconfort. La grande masse de l’humanité, avec sa grande masse de livres oiseux et de mots oiseux, n’a jamais douté et ne doutera jamais que le courage est magnifique, que la fidélité est noble, que les dames en détresse devraient être secourues et les ennemis vaincus épargnés. Il est un grand nombre de personnes cultivées qui doutent de ces maximes de la vie quotidienne, tout comme il est un grand nombre de personnes qui croient être le prince de Galles ; et on dit que ces deux classes de personnes ont une conversation divertissante. 

Mais l’homme ou le garçon moyens écrivent chaque jour dans ces grands journaux criards de leur âme, que nous appelons romans à sensation, un évangile plus simple et meilleur que n’importe lequel de ces paradoxes éthiques iridescents dont les gens à la mode changent aussi souvent que de bonnet. C’est peut-être un but moralement très limité que d’abattre un traître versatile aux cent visages, mais, au moins, c’est un but meilleur que d’être un traître versatile au cent visages, ce qui est un simple résumé de bon nombre de systèmes modernes, à commencer par celui de M. D’Annunzio."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.

dimanche 12 octobre 2014

Littérature et fiction

"Dans les siècles précédents, la classe cultivée ignorait la mêlée de la littérature vulgaire. Elle l’ignorait, et donc, à proprement parler, ne la méprisait pas. La simple ignorance et la simple indifférence ne gonflent pas d’orgueil le tempérament. Un homme ne descend pas la rue en tortillant sa moustache avec morgue à la pensée de sa supériorité sur une certaine variété de poissons des profondeurs de l’océan. Les anciens lettrés laissaient tout ce monde souterrain des compositions populaires dans une semblable obscurité.

Aujourd’hui, toutefois, nous avons inversé ce principe. Nous méprisons les compositions vulgaires, et nous ne les ignorons pas. Nous sommes en quelque danger de devenir petits dans notre étude de la petitesse ; il y a une terrible loi de Circé à l’arrière-plan, selon laquelle si l’âme se penche trop ostensiblement pour examiner quelque chose, elle ne se relève jamais. Il n’y a pas de genre de publications vulgaires qui n’ait donné lieu, à mon sens, à des exagérations et à des idées fausses plus complètement ridicules que l’actuelle littérature pour jeunes garçons des couches les plus basses. Ce genre de compositions a sans doute toujours existé, et doit exister. Il n’a pas plus la prétention d’être de la bonne littérature que la conversation quotidienne de leurs lecteurs d’être de la belle éloquence, ou les pensions et les immeubles qu’ils habitent d’être d’une sublime architecture. Mais les gens doivent avoir des conversations, ils doivent avoir des maisons et ils doivent avoir des histoires. 

Le simple besoin d’un certain genre de monde idéal, dans lequel des personnages de fiction jouent leur rôle sans entrave, est infiniment plus profond et plus ancien que les règles du bel art, et bien plus important. Chacun de nous, dans son enfance, a inventé un tel dramatis personæ invisible, mais il n’est jamais arrivé à nos nurses d’en corriger la composition par une minutieuse comparaison avec Balzac. En Orient, le conteur professionnel va de village en village avec un petit tapis ; et je souhaite sincèrement que chacun ait le courage moral d’étendre ce tapis et de s’y asseoir dans Ludgate Circus. Mais il n’est pas probable que tous les contes du porteur de tapis soient de petits joyaux d’un savoir-faire artistique original. 

Littérature et fiction sont deux choses entièrement différentes. La littérature est un luxe ; la fiction est une nécessité. Une œuvre d’art peut difficilement être trop brève, car son apogée fait sa valeur. Une histoire ne peut jamais être trop longue, car sa conclusion est simplement à déplorer, comme le dernier sou ou la dernière allumette. Et de ce fait, tandis que l’accroissement de la conscience artistique tend dans des œuvres plus ambitieuses à la brièveté et à l’impressionnisme, l’industrie volumineuse distingue toujours le producteur de la vraie camelote romantique. Les ballades de Robin des Bois n’avaient pas de fin ; les volumes sur Dick Deadshot et l’Avenging Nine n’ont pas de fin. Ces deux héros sont délibérément conçus comme immortels."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.

jeudi 24 juillet 2014

Clio

"L'engendrée de la seconde nuit fut Clio, muse de l'Histoire. Elle devait servir d'assistante à sa mère et tenir répertoire de tout ce qui s'accomplirait sur la terre pendant mon règne. Mais Clio ne me donna pas toujours parfaite satisfaction. Fort indolente en sa jeunesse, elle se contentait de suivre sa sœur aînée, et se déchargeait sur elle de sa tâche. Combien de hauts faits, à l'origine des nations, passent pour fables, parce qu'ils vous ont été rapportés par Calliope et non par Clio ! Je soupçonne celle-ci de s'être éprise de mon fils Arès, ou Mars comme il vous plaît de l'appeler, car longtemps elle ne parut attentive qu'au fracas des batailles. Elle a gardé le nom des chefs d'escadrons qui assiégèrent Thèbes, mais elle n'a pas remarqué qui inventa le treuil et la poulie, l'échelle, l'équerre, la brique et le ciment, la clef de voûte, le papyrus. Des envoyés divins, certes, mais qui tout de même avaient des mains d'hommes !

Clio ne commença de montrer un peu d'activité que lorsque mon fils Hermès lui apporta l'écriture. Mais, imbue de sa naissance, elle s'intéressait davantage aux princes qu'au peuple. Un tisserand pour elle n'avait de mérite que s'il avait assassiné un roi ; un berger, s'il avait été l'amant d'une reine. Jalouse des honneurs qu'on rendait à Calliope, elle désirait briller, plaire, cherchait à flatter les puissants et à séduire les foules. Toutefois, avec l'âge, elle s'aperçut de ses erreurs et, telle une frivole repentie, voulut les réparer. Elle reprit toutes ses fiches, s'effraya d'y voir tant de lacunes qu'elle s'efforça de combler par l'imagination plus que par la certitude. A présent, on ne peut plus l'arrêter. Elle fait note de tout, de l'énorme comme de l'infime, contrôle, compare, déduit, empiète sur tout domaine, y compris celui de Thémis, et se donnerait volontiers pour plus importante que moi."

Maurice Druon, Les Mémoires de Zeus, 1963.

mercredi 23 juillet 2014

Calliope

"Vous comprendrez quelle sorte d'entretien j'eus avec ma tante Mémoire, la première journée, quand je vous aurai dit que la première engendrée de nos neuf filles fut Calliope à la belle voix, muse de l'épopée. Calliope préside aux légendes, traditions des plus lointains souvenirs de votre race et de la mienne. Elle est conservatrice des mythes qui sont le résumé, la contraction, les symboles de tout ce qui, essentiellement et héréditairement, vous concerne. Elle inspire les chants et les récits exemplaires qui vous aident à vous situer dans l'univers. Calliope est la mère d'Orphée, qu'elle eut de son demi-frère, mon fils Apollon."

Maurice Druon, Les Mémoires de Zeus, 1963.

dimanche 20 juillet 2014

Muses

"Encore que leurs noms assez souvent vous échappent, les filles de Mémoire sont, d'entre toutes les divinités, celles que vous croyez, mortels, le plus intimement connaître ou celles, plutôt, dont vous vous croyez le mieux connus. J'en vois peu parmi vous qui, pour quelques leçons prises de cithare ou de danse, ou pour avoir chaussé une fois le cothurne sur des tréteaux de collège, ou scandé quelques strophes un soir d'adolescence, ne se soient crus distingués d'une Muse. Et de même tous ceux auxquels, à les entendre, seul le temps a manqué pour écrire ce drame poignant qu'est leur vie, ou cette farce qu'ils aperçoivent dans la vie d'autrui.

Vous n'êtes pas complètement dans l'erreur. Les Muses vous ont tous regardés, l'un après l'autre ; mais non avec des yeux d'amantes. Elles vous ont regardé comme de bonnes ménagères choisissent la volaille au marché, "pas celui-là, pas celui-là...", ou encore comme l'intendant d'autrefois achetant de nouveaux esclaves pour le domaine. "Montre tes yeux, montre tes mains. Si tu travailles bien tu seras affranchi." Elles vous ont observés, détaillés, avec un soin de sergent recruteur ; et ceux qu'elles ont reconnus bons pour le délire et la solitude, elles les séduisent en leur promettant : "Vous serez encensés comme le sont les dieux." Le malheur, c'est qu'ils ne sont pas des dieux, mais seulement des hommes portant des rêves de dieux. Et là commencent, dans le divorce de leurs deux natures, à la fois leurs œuvres et leurs peines..."

Maurice Druon, Les Mémoires de Zeus, 1963.

mardi 15 juillet 2014

Le triomphe du bon Goux

Notre sondage "Avec quel blogueur voudriez-vous passer vos vacances ?", s'achève aujourd'hui : il s'avère que c'est le bon Didier Goux qui a votre préférence, avec 25% des suffrages exprimés. Excellent choix car, comme le fait dire Molière à Sosie, "le véritable Amphytrion est l'Amphytrion où l'on dîne", et l'on dîne fort bien chez l'écrivain du Plessis. Ajoutons, par esprit de justice, que le mérite en revient pour une bonne part à son irremplaçable épouse. Ceux qui, comme moi, ont eu le plaisir et l'avantage d'être les hôtes des Goux ne me démentiront pas.

Suivent le sage jardinier Jacques Etienne, à 15%, et le bouillant Corto, à 13%, puis l'Amiral Woland, grand ami des koalas, à 10%. 

Tous les autres, dont votre serviteur, sont dans les brasicae, comme des communistes français un soir d'élection présidentielle. Pour ma part, je ne vous en fais pas le reproche, tant il est vrai que des vacances en ma compagnie se résumeraient sans doute à la visite d'une ribambelle d'églises romanes et de châteaux en ruines.

lundi 14 juillet 2014

Supporter et soutenir

La récente coupe du monde de football a été l'occasion de voir, une fois de plus, notre langue mise à mal. Influencés par l'anglicisme supporters désignant les partisans d'une équipe, ceux qui l'encouragent, beaucoup de gens se sont mis à utiliser le verbe français "supporter" dans un sens qui n'est pas le sien, mais celui du verbe "soutenir". Quand quelqu'un vous dit qu'il supporte une équipe, il faut comprendre qu'il la soutient.

Or, le mot "supporter" a déjà un sens, très nécessaire à notre langue, et je ne vois pas l'intérêt de l'en déposséder. Pourtant, je ne suis pas contre les néologismes. Tenez, il me semble qu'on pourrait accepter le mot "supporteurs". Il s'appliquerait fort bien à moi et à mes pareils, à nous qui ne nous intéressons pas au football, mais qui avons pourtant supporté la coupe du monde. Comprenez qu'elle ne nous a pas été insupportable, que nous ne sommes pas allés nous cacher dans une grotte pour en attendre la fin. Tout au plus les démonstrations de démence collective qui l'ont accompagnée ont-elles suscité en nous un léger agacement.

Mais alors, me demanderez-vous, comment désigner ceux que, par anglicisme, nous appelions supporters ? C'est tout simple : donnons-leur le nom qu'ils doivent avoir selon le génie de notre langue. Puisqu'ils soutiennent des sportifs, appelons-les des souteneurs. Nous pourrons donc parler des souteneurs de l'équipe de France, des souteneurs du PSG, voire, pourquoi pas, des souteneurs de tel ou tel parti politique. 

Ce serait, à mon avis, beaucoup plus approprié.

mardi 8 juillet 2014

Avec quel blogueur voudriez-vous passer vos vacances ?

Le bon Jacques Etienne nous a entretenu aujourd'hui d'un sondage proposant aux Français de choisir auprès de quel personnage politique ils auraient aimé passer leurs vacances. Majoritairement, il semble qu'ils aient répondu "aucun". On les comprend. Qui peut bien avoir envie de passer ses vacances avec un Sarkozy ou un Hollande ? On n'ose l'imaginer !

J'ai donc eu l'idée de vous soumettre un choix plus attrayant : avec quel blogueur voudriez-vous passer vos vacances ? J'ai sélectionné pour vous quelques blogueurs de haute culture, gens exquis et raffinés, en compagnie desquels des vacances seraient certainement enchanteresses :


Bien sûr, il est de remarquables blogueurs que je n'ai pas inclus, et je les prie de m'en excuser, mais je ne voulais pas d'une liste interminable. Vous pouvez voter dans la colonne de droite. Nous verrons ce qu'il en est dans une semaine.

jeudi 3 juillet 2014

Le Grand Remplacement

"On ne saurait dire que la littérature moderne continue la littérature du moyen âge de la même façon que l'histoire moderne continue celle des temps antérieurs. Les institutions, les moeurs, le milieu social ne subissent pas et ne peuvent pas subir de changements brusques : les éléments qui les composent ne se transforment que lentement, et il reste toujours dans le présent beaucoup du passé. La royauté se développe de Charles VII à Louis XV par une suite de transitions insensibles, dont chacune est préparée dans celle qui la précède et prépare celle qui la suit ; il en est de même pour la noblesse, pour l'Église, pour la magistrature, pour la législation, pour les coutumes, les moeurs, le langage.

La Révolution elle-même n'a pas amené entre l'ancienne France et la nouvelle la rupture complète que ses partisans ou ses adversaires passionnés veulent qu'elle ait accomplie : après le terrible déchirement produit par l'explosion subite de forces internes longuement couvées, les tissus violemment arrachés se sont rejoints et réparés, les organes qui étaient restés viables se sont reconstitués, les agents biologiques héréditaires ont repris leur oeuvre un moment troublée, et l'identité fondamentale de la nation, après comme avant la crise, apparaît maintenant à tous les yeux sincères et clairvoyants. 

Il n'en est pas de même pour la littérature. La Renaissance, qu'accompagnait dans les âmes le grand mouvement parallèle de la Réforme, a véritablement créé chez nous une littérature nouvelle, qui ne doit guère à l'ancienne que sa forme extérieure, à savoir sa langue et, pour la poésie, les principes et les moules de sa versification. Pour le reste, sujets, idées, sentiments, conception de l'art et du style, il y a un véritable abîme entre la littérature inaugurée au milieu du XVIe siècle et celle qui fleurissait aux siècles antérieurs. Pour comprendre Ronsard et ses successeurs, il est indispensable de connaître les auteurs grecs et latins ; on peut presque se dispenser de connaître les vieux auteurs français.

[...]

Dans les autres pays de l'Europe l'étude et l'amour de l'antiquité n'amènent pas, comme en France, une rupture complète avec le passé : les deux grandes productions du XVIe siècle, inégales en valeur, mais curieusement parallèles, la comedia espagnole et le théâtre anglais, ont leurs profondes racines dans le sol national et ne doivent au soleil renaissant de la Grèce et de Rome que l'éclat de leurs couleurs et la puissance de leur végétation.

[...]

D'où vient donc qu'il en a été autrement chez nous, et qu'une littérature à la fois antique et nouvelle y est brusquement apparue, sans liens avec celle qui avait fleuri sur notre sol pendant six siècles? Pourquoi la littérature de la Renaissance ne s'est-elle pas, en France comme en Italie, soudée à la littérature du moyen âge, la transformant et non la supprimant? Pourquoi, comme en Angleterre et en Espagne, la vieille poésie nationale ne s'est-elle pas épanouie à la chaleur fécondante de l'antique idéal, au lieu de se dessécher et de disparaître devant les rayons de l'astre remonté au ciel ?

C'est ce que peuvent expliquer diverses causes. La première est que la Renaissance n'a pas été chez nous spontanée. Elle nous est venue d'ailleurs, d'Italie, et elle s'est présentée dès l'abord comme une guerre déclarée à ce qui existait dans le pays : au lieu de sortir de la vieille souche par une propre et lente évolution, la plante nouvelle, importée du dehors, n'a pris possession du sol que par l'extirpation de ce qui y avait poussé avant elle. [...] Il faut tenir compte aussi de cette circonstance que la Réforme, à laquelle beaucoup des humanistes qui coopérèrent à la Renaissance étaient plus ou moins ouvertement attachés, créait une séparation entre le passé catholique de la France et ce qu'on rêvait de son avenir : le moyen âge et même les temps immédiatement précédents apparaissaient comme imbus de superstitions grossières aussi bien que comme ignorants et barbares.

Enfin la Renaissance fut en France l'oeuvre de purs érudits ; elle sortit des collèges et des imprimeries, tandis qu'en Italie elle avait été l'une des formes de l'action d'hommes profondément mêlés, comme Dante et Pétrarque, à la vie politique de leur temps et cherchant dans la poésie un moyen d'exprimer les idées et les passions qui agitaient les hommes autour d'eux, ce qui les mettait en communication directe et réciproque avec le milieu ambiant. Nos hellénistes français, au contraire, ne cultivaient l'art que pour l'art lui-même et ne s'adressaient qu'à un cercle restreint dont ils composaient à eux seuls la plus grande partie. Il ne pouvait sortir de là qu'une littérature de cénacle, qui de prime abord se mettait à l'écart du peuple et en opposition avec lui, et si elle aboutit, dans son plus beau développement, au XVIIe siècle, à une littérature vraiment nationale, ce fut parce que la partie cultivée de la nation s'était peu à peu formée à son école, parce que de son côté elle avait fait, avec Malherbe, de grandes concessions à un public plus large, et enfin parce que l'époque qui lui permit d'atteindre son apogée était une époque de gouvernement absolu, où les grandes questions humaines étaient soustraites à la discussion, et où la littérature avait pris toute la place interdite aux autres activités de l'esprit. 

Mais à l'origine la littérature, et surtout la poésie nouvelle, s'était fait une loi de ne s'adresser, comme le proclamait Ronsard, qu'à ceux qui étaient « Grecs et Romains », et par conséquent ne se souciait nullement de se rattacher aux traditions et aux habitudes d'un passé qu'elle dédaignait et d'un « vulgaire » qu'elle avait en horreur."

Histoire de la langue et de la littérature française, des origines à 1900, Louis Petit de Julleville, 1896-1900.

dimanche 9 mars 2014

Vacances

Je pars chasser le grizzli au canif dans les montagnes rocheuses.

A bientôt.

mercredi 19 février 2014

Le Coq et le Rossignol

"CHANTECLER, au Rossignol , d'une voix découragée
Chanter!... Mais connaissant ton cristal sans défaut,
Vais-je me contenter de mon cuivre?

LE ROSSIGNOL.
                                                             Il le faut !

CHANTECLER.
Vais-je pouvoir chanter ? Mon chant va me paraître,
Hélas ! trop rouge et trop brutal !

LE ROSSIGNOL.
                                                     Le mien, peut être,
M'a semblé quelquefois trop facile et trop bleu !

CHANTECLER.
Oh! comment daignes-tu me faire cet aveu?

LE ROSSIGNOL.
Tu t'es battu pour une amie à moi, la Rose !
Sache donc cette triste et rassurante chose
Que nul, Coq du matin ou Rossignol du soir,
N'a tout à fait le chant qu'il rêverait d'avoir !

CHANTECLER, avec un désir passionné
Oh ! être un son qui berce !

LE ROSSIGNOL.
                                            Etre un devoir qui sonne !

CHANTECLER.
Je ne fais pas pleurer !

LE ROSSIGNOL.
                                            Je n'éveille personne !
Mais après ce regret, il reprend, d'une voix toujours plus haute et
plus lyrique :
Qu'importe ! Il faut chanter ! chanter même en sachant
Qu'il existe des chants qu'on préfère à son chant !"

Chantecler, Edmond Rostand, 1910.

Je suis dans ma période Rostand. J'ai d'ailleurs commencé la lecture d'une autre histoire d'oiseau : L'Aiglon.

lundi 17 février 2014

Le secret de Chantecler

"CHANTECLER.
Je ne chante jamais que lorsque mes huit griffes
Ont trouvé, sarclant l'herbe et chassant les cailloux,
La place où je parviens jusqu'au tuf noir et doux !
Alors, mis en contact avec la bonne terre,
Je chante!... et c'est déjà la moitié du mystère,
Faisane, la moitié du secret de mon chant...
Qui n'est pas de ces chants qu'on chante en les cherchant
Mais qu'on reçoit du sol natal, comme une sève !
Et l'heure où cette sève, en moi, surtout, s'élève,
L'heure où j'ai du génie, enfin, où j'en suis sûr,
C'est l'heure où l'aube hésite au bord du ciel obscur.
Alors, plein d'un frisson de feuilles et de tiges
Qui se prolonge jusqu'au bout de mes rémiges.
Je,me sens nécessaire, et j'accentue encor
Ma cambrure de trompe et ma courbe de cor;
La Terre parle en moi comme dans une conque;
Et je deviens, cessant d'être un oiseau quelconque.
Le porte-voix en quelque sorte officiel
Par quoi le cri du sol s'échappe vers le ciel !

LA FAISANE.
Chantecler !

CHANTECLER.
                    Et ce cri qui monte de la Terre,
Ce cri, c'est un tel cri d'amour pour la lumière,
C'est un si furieux et grondant cri d'amour
Pour cette chose d'or qui s'appelle le Jour,
Et que tout veut ravoir : le pin sur ses écorces,
Les sentiers soulevés par des racines torses
Sur leurs mousses, l'avoine en ses brins délicats
Et les moindres cailloux dans leurs moindres micas ;
C'est tellement le cri de tout ce qui regrette
Sa couleur, son reflet, sa flamme, son aigrette
Ou sa perle ; le cri suppliant par lequel
Le pré mouillé demande un petit arc-en-ciel
A chaque pointe verte, et la forêt mendie
Au bout de chaque allée obscure un incendie ;
Ce cri, qui vers l'azur monte en me traversant,
C'est tellement le cri de tout ce qui se sent
Comme mis en disgrâce au fond d'un vague abîme
Et puni de soleil sans savoir pour quel crime ;
Le cri de froid, le cri de peur, le cri d'ennui
De tout ce que désarme ou désoeuvre la Nuit;
De la rose tremblant, dans le noir, toute seule ;
Du foin qui veut sécher pour aller dans la meule ;
Des outils oubliés dehors par les faucheurs
Et qui vont se rouiller dans l'herbe ; des blancheurs
Qui sont lasses de ne pas être éblouissantes ;
C'est tellement le cri des Bêtes innocentes
Qui n'ont pas à cacher les choses qu'elles font,
Et du ruisseau qui veut être vu jusqu'au fond ;
Et même — car ton oeuvre, ô Nuit! te désavoue —
De la flaque qui veut miroiter, de la boue
Qui veut redevenir de la terre en séchant ;
C'est tellement le cri magnifique du champ
Qui veut sentir pousser son orge ou ses épeautres ;
De l'arbre ayant des fleurs qui veut en avoir d'autres ;
Du raisin vert qui veut avoir un côté brun;
Du pont tremblant qui veut sentir passer quelqu'un
Et remuer encor doucement sur ses planches
Les ombres des oiseaux dans les ombres des branches ;
De tout ce qui voudrait chanter, quitter le deuil,
Revivre, resservir, être une berge, un seuil,
Un banc tiède, une pierre heureuse d'être chaude
Pour la main qui s'appuie ou la fourmi qui rôde ;
Enfin, c'est tellement le cri vers la clarté
De toute la Beauté, de toute la Santé,
Et de tout ce qui veut, au soleil, dans la joie,
Faire son oeuvre en la voyant, pour qu'on la voie ;
Et lorsque monte en moi ce vaste appel au jour,
J'agrandis tellement toute mon âme pour
Qu'étant plus spacieuse elle soit plus sonore
Et que le large cri s'y élargisse encore ;
Avant de le jeter, c'est si pieusement
Que je retiens ce cri dans mon âme, un moment ;
Puis, quand, pour l'en chasser enfin, je la contracte,
Je suis si convaincu que j'accomplis un acte;
J'ai tellement la foi que mon cocorico
Fera crouler la Nuit comme une Jéricho...

LA FAISANE, épouvantée.
Chantecler !

CHANTECLER.
                    Et sonnant d'avance sa victoire,
Mon chant jaillit si net, si fier, si péremptoire,
Que l'horizon, saisi d'un rose tremblement,
M'obéit !

LA FAISANE.
Chantecler !

CHANTECLER.
                        Je chante ! Vainement
La Nuit, pour transiger, m'offre le crépuscule;
Je chante ! Et tout à coup...

LA FAISANE.
                                         Chantecler !

CHANTECLER.
                                                              Je recule,
Ébloui de me voir moi-même tout vermeil,
Et d'avoir, moi, le coq, fait lever le soleil !

LA FAISANE.
Alors, tout le secret de ton chant?...

CHANTECLER.
                                                        C'est que j'ose
Avoir peur que sans moi l'Orient se repose!
Je ne fais pas : « Cocorico! » pour que l'écho
Répète un peu moins fort, au loin : « Cocorico! »
Je pense à la lumière et non pas à la gloire.
Chanter, c'est ma façon de me battre et de croire.
Et si de tous les chants mon chant est le plus fier,
C'est que je chante clair afin qu'il fasse clair!"

Chantecler, Edmond Rostand, 1910.

Et maintenant, courez le lire ! ça vaut bien Cyrano.

dimanche 9 février 2014

Il les ouvre, et trouve la défaite.

Je viens de me lancer dans la lecture des Mémoires de M. le duc de Saint-Simon. J'en avais envie depuis longtemps, et je regrette de ne pas l'avoir fait plus tôt, car j'y prends un vif plaisir. En fait, je crois n'avoir jamais pris tant de plaisir à lire des mémoires (ce qui, du reste, n'est pas grand-chose, car ce n'est pas un genre littéraire que j'ai beaucoup fréquenté). Ce plaisir tient-il au fait d'être admis aux fastes de Versailles ? D'approcher l'intimité du Roi Soleil ? De me mêler à tant de grands dont les noms me sont souvent connus, même si j'aurais du mal à les relier à des faits précis ? De raviver quelques souvenirs des mousquetaires Dumas ? De me délecter d'une prose belle et pure, parfaitement intelligible et pourtant ornée de quelques jolis mots aujourd'hui désuets ? Mugueter, embler, laver la tête... Vous étiez si charmants, pourquoi vous avons-nous perdus ?

Tout cela à la fois, sans doute, mais je dois bien reconnaître que des réminiscences la varendiennes sont aussi pour beaucoup dans l'attrait qu'exerce Saint-Simon sur moi. Beaucoup des faits et des personnages qu'évoque le duc me sont déjà connus grâce au vicomte. Ainsi des amours de la Grande Mademoiselle et de Lauzun, ou de la défaite de la Hougue, qui fait l'objet de longs développements dans la biographie que La Varende a consacrée au maréchal de Tourville.

"Le Roi essuya, pendant le cours de ce siège, un cruel tire-laisse. Il avoit en mer une armée navale, commandée par le célèbre Tourville, vice-amiral ; et les Anglois une autre, jointe aux Hollandois, presque du double supérieure. Elles étoient dans la Manche, et le roi d'Angleterre sur les côtes de Normandie, prêt à passer en Angleterre suivant le succès. Il compta si parfaitement sur ses intelligences avec la plupart des chefs anglois, qu'il persuada au Roi de faire donner bataille, qu'il ne crut pouvoir être douteuse par la défection certaine de plus de la moitié des vaisseaux anglois pendant le combat. 

Tourville, si renommé pour sa valeur et sa capacité, représenta par deux courriers au Roi l'extrême danger de se fier aux intelligences du roi d'Angleterre, si souvent trompées, la prodigieuse supériorité des ennemis, et le défaut de ports et de tout lieu de retraite si la victoire demeuroit aux Anglois, qui brûleroient sa flotte et perdroient le reste de la marine du Roi. Ses représentations furent inutiles : il eut ordre de combattre, fort ou foible, où que ce fût. Il obéit, il fit des prodiges, que ses seconds et ses subalternes imitèrent ; mais pas un vaisseau ennemi ne mollit et ne tourna.

Tourville fut accablé du nombre, et, quoiqu'il sauvât plus de navires qu'on ne le pouvoit espérer, tous presque furent perdus ou brûlés après le combat, dans la Hougue. Le roi d'Angleterre, de dessus le bord de la mer, voyoit le combat, et il fut accusé d'avoir laissé échapper de la partialité en faveur de sa nation, quoique aucun d'elle ne lui eût tenu les paroles sur lesquelles il avoit emporté de faire donner le combat.

Pontchartrain étoit lors secrétaire d'État, ayant le département de la marine, ministre d'Etat, et en même temps contrôleur général des finances. Ce dernier emploi l'avoit fait demeurer à Paris, et il adressoit ses courriers et ses lettres pour le Roi à Châteauneuf, son cousin, Phélypeaux comme lui, et aussi secrétaire d'État, qui en rendoit compte au Roi. Pontchartrain dépêcha un courrier avec la triste nouvelle, mais tenue en ces premiers moments dans le dernier secret. Un courrier de retour à Barbezieux, secrétaire d'État ayant le département de la guerre, l'alloit, de hasard, retrouver en ce même moment devant Namur. Il joignit bientôt celui de Pontchartrain, moins bon courrier et moins bien servi sur la route. 

Ils lièrent conversation, et celui de terre fit tout ce qu'il put pour tirer des nouvelles de celui de la mer. Pour en venir à bout, il courut quelques heures avec lui. Ce dernier, fatigué de tant de questions, et se doutant bien qu'il en seroit gagné de vitesse, lui dit enfin qu'il contenteroit sa curiosité, s'il lui vouloit donner parole d'aller de conserve et de ne le point devancer, parce qu'il avoit un grand intérêt de porter le premier une si bonne nouvelle ; et tout de suite lui dit que Tourville a battu la flotte ennemie, et lui raconte je ne sais combien de vaisseaux pris ou coulés à fond. L'autre, ravi d'avoir su tirer ce secret, redouble de questions pour se mettre bien au fait du détail, qu'il vouloit se bien mettre dans la tête; et, dès la première poste, donne des deux, s'échappe et arrive le premier, d'autant plus aisément que l'autre avoit peu de hâte et lui vouloit donner tout le loisir de triompher.

Le premier courrier arrive, raconte son aventure à Barbezieux, qui sur-le-champ le mène au Roi. Voilà une grande joie, mais une grande surprise de la recevoir ainsi de traverse. Le Roi envoie chercher Châteauneuf, qui dit n'avoir ni lettres ni courrier, et qui ne sait ce que cela veut dire. Quatre ou cinq heures après, arrive l'autre courrier chez Châteauneuf, qui s'empresse de lui demander des nouvelles de la victoire qu'il apporte ; l'autre lui dit modestement d'ouvrir ses lettres ; il les ouvre, et trouve la défaite. L'embarras fut de l'aller apprendre au Roi, qui manda Barbezieux et lui lava la tête. Ce contraste l'affligea fort, et la cour parut consternée. Toutefois le Roi sut se posséder, et je vis, pour la première fois, que les cours ne sont pas longtemps dans l'affliction ni occupées de tristesses."

Mémoires, Saint-Simon.

vendredi 7 février 2014

814

Comme l'ont probablement remarqué certains de mes lecteurs, c'est surtout sur Matière de France que j'ai été actif ces derniers jours. Je pense continuer comme ça pendant un certain temps.

C'est que, voyez-vous, nous sommes en 2014. Cela fait donc 1200 ans que l'empereur à la barbe fleurie est allé enrichir de sa présence le Ciel de Mars. C'est en tout cas là-haut que Dante le place, et qui suis-je pour contredire Dante ? C'est qu'il y est monté, lui : il parle en connaisseur.

Je veux célébrer dignement cet anniversaire. Pour moi, 2014, ce sera donc un peu l'année Charlemagne. Le sujet est inépuisable, puisque Charlemagne est à la fois un fascinant personnage historique, et un magnifique personnage littéraire, le héros central de tout notre cycle épique. Je les admire tous les deux, et j'ai bien l'intention de parler des deux.

De ce fait, ici, les publications se feront plus rares, même si je continuerai d'y poster quand il m'en prendra la fantaisie.

On se retrouve donc là-bas. Et pour conclure ce billet, je vous mets le générique de Chisum, sans raison particulière, sinon que j'aime bien les westerns, surtout les vieux avec John Wayne. J'en ai regardé des dizaines avec mon père ; ce sont d'excellents souvenirs. Je vous abandonne Star Wars, par contre.


jeudi 9 janvier 2014

Je vous souhaite des saucisses !

Chers lecteurs et amis,

Nous sommes désormais en 2014, et une tradition à laquelle je n'ai pas l'intention de déroger veut que je vous adresse mes bons vœux. Hélas, je m'y prends un peu tard, de sorte que tous mes confrères blogueurs se sont déjà prêtés à l'exercice. Je ne vois pas trop ce que je pourrais ajouter à ce qu'ils ont déjà écrit.

C'est pourquoi je vous souhaite des saucisses. On vous a probablement déjà souhaité une bonne année ou une bonne santé, mais j'ai bon espoir d'être le premier à vous souhaiter des saucisses. Et je vous en souhaite pour tous les goûts : de Strasbourg, de Morteau, de Toulouse et Montbéliard, des merguez et des chipolatas, des natures, des au fromages et des au lard... Une année pleine de saucisses de toutes sortes !

Cette année, j'ai pris la bonne résolution de produire des billets plus fréquents et plus réguliers, sur ce blog et sur l'autre. Mais ce n'est pas la première fois que je prends de telles résolutions et comme je n'ai jamais été capable de les tenir, je ne vois pas bien par quel prodige j'y arriverais cette fois-ci. Mais qui sait ? Peut-être que je puiserai dans le chaleureux soutien de mes lecteurs enthousiastes la force d'accomplir ce miracle.

Encore bonnes saucisses, quoi qu'il en soit.