merlin

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dimanche 9 février 2014

Il les ouvre, et trouve la défaite.

Je viens de me lancer dans la lecture des Mémoires de M. le duc de Saint-Simon. J'en avais envie depuis longtemps, et je regrette de ne pas l'avoir fait plus tôt, car j'y prends un vif plaisir. En fait, je crois n'avoir jamais pris tant de plaisir à lire des mémoires (ce qui, du reste, n'est pas grand-chose, car ce n'est pas un genre littéraire que j'ai beaucoup fréquenté). Ce plaisir tient-il au fait d'être admis aux fastes de Versailles ? D'approcher l'intimité du Roi Soleil ? De me mêler à tant de grands dont les noms me sont souvent connus, même si j'aurais du mal à les relier à des faits précis ? De raviver quelques souvenirs des mousquetaires Dumas ? De me délecter d'une prose belle et pure, parfaitement intelligible et pourtant ornée de quelques jolis mots aujourd'hui désuets ? Mugueter, embler, laver la tête... Vous étiez si charmants, pourquoi vous avons-nous perdus ?

Tout cela à la fois, sans doute, mais je dois bien reconnaître que des réminiscences la varendiennes sont aussi pour beaucoup dans l'attrait qu'exerce Saint-Simon sur moi. Beaucoup des faits et des personnages qu'évoque le duc me sont déjà connus grâce au vicomte. Ainsi des amours de la Grande Mademoiselle et de Lauzun, ou de la défaite de la Hougue, qui fait l'objet de longs développements dans la biographie que La Varende a consacrée au maréchal de Tourville.

"Le Roi essuya, pendant le cours de ce siège, un cruel tire-laisse. Il avoit en mer une armée navale, commandée par le célèbre Tourville, vice-amiral ; et les Anglois une autre, jointe aux Hollandois, presque du double supérieure. Elles étoient dans la Manche, et le roi d'Angleterre sur les côtes de Normandie, prêt à passer en Angleterre suivant le succès. Il compta si parfaitement sur ses intelligences avec la plupart des chefs anglois, qu'il persuada au Roi de faire donner bataille, qu'il ne crut pouvoir être douteuse par la défection certaine de plus de la moitié des vaisseaux anglois pendant le combat. 

Tourville, si renommé pour sa valeur et sa capacité, représenta par deux courriers au Roi l'extrême danger de se fier aux intelligences du roi d'Angleterre, si souvent trompées, la prodigieuse supériorité des ennemis, et le défaut de ports et de tout lieu de retraite si la victoire demeuroit aux Anglois, qui brûleroient sa flotte et perdroient le reste de la marine du Roi. Ses représentations furent inutiles : il eut ordre de combattre, fort ou foible, où que ce fût. Il obéit, il fit des prodiges, que ses seconds et ses subalternes imitèrent ; mais pas un vaisseau ennemi ne mollit et ne tourna.

Tourville fut accablé du nombre, et, quoiqu'il sauvât plus de navires qu'on ne le pouvoit espérer, tous presque furent perdus ou brûlés après le combat, dans la Hougue. Le roi d'Angleterre, de dessus le bord de la mer, voyoit le combat, et il fut accusé d'avoir laissé échapper de la partialité en faveur de sa nation, quoique aucun d'elle ne lui eût tenu les paroles sur lesquelles il avoit emporté de faire donner le combat.

Pontchartrain étoit lors secrétaire d'État, ayant le département de la marine, ministre d'Etat, et en même temps contrôleur général des finances. Ce dernier emploi l'avoit fait demeurer à Paris, et il adressoit ses courriers et ses lettres pour le Roi à Châteauneuf, son cousin, Phélypeaux comme lui, et aussi secrétaire d'État, qui en rendoit compte au Roi. Pontchartrain dépêcha un courrier avec la triste nouvelle, mais tenue en ces premiers moments dans le dernier secret. Un courrier de retour à Barbezieux, secrétaire d'État ayant le département de la guerre, l'alloit, de hasard, retrouver en ce même moment devant Namur. Il joignit bientôt celui de Pontchartrain, moins bon courrier et moins bien servi sur la route. 

Ils lièrent conversation, et celui de terre fit tout ce qu'il put pour tirer des nouvelles de celui de la mer. Pour en venir à bout, il courut quelques heures avec lui. Ce dernier, fatigué de tant de questions, et se doutant bien qu'il en seroit gagné de vitesse, lui dit enfin qu'il contenteroit sa curiosité, s'il lui vouloit donner parole d'aller de conserve et de ne le point devancer, parce qu'il avoit un grand intérêt de porter le premier une si bonne nouvelle ; et tout de suite lui dit que Tourville a battu la flotte ennemie, et lui raconte je ne sais combien de vaisseaux pris ou coulés à fond. L'autre, ravi d'avoir su tirer ce secret, redouble de questions pour se mettre bien au fait du détail, qu'il vouloit se bien mettre dans la tête; et, dès la première poste, donne des deux, s'échappe et arrive le premier, d'autant plus aisément que l'autre avoit peu de hâte et lui vouloit donner tout le loisir de triompher.

Le premier courrier arrive, raconte son aventure à Barbezieux, qui sur-le-champ le mène au Roi. Voilà une grande joie, mais une grande surprise de la recevoir ainsi de traverse. Le Roi envoie chercher Châteauneuf, qui dit n'avoir ni lettres ni courrier, et qui ne sait ce que cela veut dire. Quatre ou cinq heures après, arrive l'autre courrier chez Châteauneuf, qui s'empresse de lui demander des nouvelles de la victoire qu'il apporte ; l'autre lui dit modestement d'ouvrir ses lettres ; il les ouvre, et trouve la défaite. L'embarras fut de l'aller apprendre au Roi, qui manda Barbezieux et lui lava la tête. Ce contraste l'affligea fort, et la cour parut consternée. Toutefois le Roi sut se posséder, et je vis, pour la première fois, que les cours ne sont pas longtemps dans l'affliction ni occupées de tristesses."

Mémoires, Saint-Simon.

4 commentaires:

  1. Comment, un monarchiste dans l'âme tel que vous n'avait jamais lu Saint Simon?
    Palsembleu, c'est invraisemblable!
    Il était plus que temps de réparer cet oubli.
    Personnellement ce qui m'a un peu gêné dans un premier temps chez Saint Simon c'est de parvenir à savoir qui est qui, quels sont les liens de parenté des uns et des autres, etc. Je ne suis guère familier des titres et appellation de l'Ancien Régime, mais vous n'avez sûrement pas ce problème.
    A noter que Michelet donne une version un peu différente de cette bataille de la Hogue. Evidemment.

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    1. "Comment, un monarchiste dans l'âme tel que vous n'avait jamais lu Saint Simon?
      Palsembleu, c'est invraisemblable!"

      Le problème, c'est que je suis un des produits décérébrés d'une civilisation décadente. Jusqu'à mes vingt ans et même plus tard, j'étais un dégénéré lecteur de mangas, adonné aux jeux vidéos et aux jeux de rôle. Aujourd'hui, j'essaye de devenir un honnête homme, mais j'ai pris du retard.

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  2. Enfin ! Saint-Simon! Mieux vaut tard...
    L'édition de Gonzague Truc (qui reprend le texte de Chéruel) contient d'utiles tableaux généalogiques pour se reconnaître chez les "Lorrains" ou les bâtards royaux.

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