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jeudi 16 octobre 2014

Le cœur stupide et vaillant de l'homme

"À ce sujet, comme dans tous les sujets semblables, nous perdons entièrement nos repères en parlant des « classes inférieures » quand nous voulons dire humanité moins nous-même. Cette littérature insignifiante et romantique n’est pas spécialement plébéienne : elle est simplement humaine. Le philanthrope ne peut jamais oublier les classes et les professions. Il dit, avec une modeste arrogance : « J’ai invité vingt-cinq ouvriers à prendre le thé. » S’il disait : « J’ai invité vingt-cinq experts-comptables à prendre le thé, » tout le monde verrait l’humour d’une si simple classification. 

Mais c’est ce que nous avons fait avec ce bric-à-brac d’écrits stupides : nous avons examiné, comme s’il s’agissait d’une nouvelle maladie monstrueuse, ce qui n’est en fait rien d’autre que le cœur stupide et vaillant de l’homme. Les hommes ordinaires seront toujours des sentimentaux : car un sentimental est simplement un homme qui a des sentiments et ne se soucie pas d’inventer une nouvelle manière de les exprimer. 

Ces publications communes et usuelles n’ont rien d’essentiellement malfaisant. Elles expriment les truismes encourageants et héroïques sur lesquels la civilisation est construite ; car il est clair que si la civilisation n’est pas construite sur des truismes, elle n’est pas du tout construite. De toute évidence, il ne pourrait y avoir de sécurité pour une société dans laquelle la remarque du juge que le meurtre est mauvais serait regardée comme une épigramme originale et éblouissante."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.

J'en resterai là avec Chesterton pour le moment. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Mais je dois dire que je suis tombé sous le charme de cet auteur, de la vigueur et de la clarté de sa pensée, de sa lucidité chaleureuse, de son humour. C'est assurément l'un des écrivains les plus sains et les plus roboratifs que j'ai fréquentés ces derniers temps. Et de surcroît, c'est un promeneur, bondissant légèrement d'un sujet à l'autre à la manière d'un La Varende (ou d'un Camus), ce qui n'est pas pour me déplaire.

Je suis tout particulièrement intéressé par ce que Chesterton écrit au sujet des mythes. Ce n'est pas, loin de là, le sujet principal de ses réflexions, et pourtant les considérations qu'il en tire sont merveilleuses de clairvoyance et de justesse. C'est ironique : j'aurai passé des années de ma vie à étudier la mythologie avec des savants fous, et je découvre que ce qu'en a dit Chesterton il y a un siècle est beaucoup plus pertinent que toutes leurs élucubrations invérifiables.

"Les mythes sont pleins de sens, jusqu'à ce qu'un pédant vous les explique", dit-il en substance. Je crains d'avoir été ce pédant plus souvent qu'à mon tour.

En tout cas, j'ai de belles et longues heures à passer en compagnie de ce Gilbert.

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