merlin

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lundi 13 octobre 2014

L'exception morbide

"C’est la littérature moderne des personnes cultivées, et non celle des incultes, qui est ouvertement et agressivement criminelle. Des livres recommandant le libertinage et le pessimisme, qui feraient frémir le jeune coursier doté d’une âme forte, se trouvent sur toutes les tables de nos salons. Si le plus sale des vieux propriétaires de la plus sale bouquinerie de Whitechapel osait présenter sur son étalage des œuvres recommandant véritablement la polygamie et le suicide, son stock serait saisi par la police. Ces choses sont notre luxe. 

Et avec une hypocrisie si grotesque qu’elle n’a quasiment pas son pareil dans l’histoire, nous admonestons les garçons des bas-fond pour leur immoralité, au moment même où nous discutons (avec d’équivoques professeurs allemands) pour savoir si la morale est ne serait-ce que valide. À l’instant même où nous maudissons le roman à sensation parce qu’il encourage le vol de la propriété, nous scrutons la proposition que toute propriété est du vol. À l’instant même où nous l’accusons (de manière tout à fait injuste) de lubricité et d’indécence, nous lisons gaiement des philosophies qui se complaisent à la lubricité et à l’indécence. À l’instant même où nous l’accusons d’encourager les jeunes gens à détruire la vie, nous discutons placidement si la vie vaut la peine d’être préservée.

Mais c’est nous qui sommes les exceptions morbides ; c’est nous qui sommes la classe criminelle. Cela devrait être notre grand réconfort. La grande masse de l’humanité, avec sa grande masse de livres oiseux et de mots oiseux, n’a jamais douté et ne doutera jamais que le courage est magnifique, que la fidélité est noble, que les dames en détresse devraient être secourues et les ennemis vaincus épargnés. Il est un grand nombre de personnes cultivées qui doutent de ces maximes de la vie quotidienne, tout comme il est un grand nombre de personnes qui croient être le prince de Galles ; et on dit que ces deux classes de personnes ont une conversation divertissante. 

Mais l’homme ou le garçon moyens écrivent chaque jour dans ces grands journaux criards de leur âme, que nous appelons romans à sensation, un évangile plus simple et meilleur que n’importe lequel de ces paradoxes éthiques iridescents dont les gens à la mode changent aussi souvent que de bonnet. C’est peut-être un but moralement très limité que d’abattre un traître versatile aux cent visages, mais, au moins, c’est un but meilleur que d’être un traître versatile au cent visages, ce qui est un simple résumé de bon nombre de systèmes modernes, à commencer par celui de M. D’Annunzio."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.

5 commentaires:

  1. Réponses
    1. Comme l'écrivait un jour un blogueur que j'apprécie, "la littérature importante depuis la fin du 19ème siècle n’est-elle pas nihiliste, ou en tout cas dangereusement proche du nihilisme ? En littérature française, par exemple, les grandes œuvres du siècle passé, comme celles de Proust, de Céline, de Camus, de Beckett, ne sont-elles pas celles qui cherchent à établir la disparition du lien humain, l’imposture de l’amour, la vacuité de l’amitié, l’hypocrisie des conventions sociales, le caractère trompeur ou ridicule des grandes ambitions ? Ce nihilisme, très visible dans la littérature du 20ème siècle, peut d’ailleurs déjà être détecté, en germe, chez un écrivain comme Flaubert plus d’un demi siècle auparavant.
      Ce rejet de la conception classique a pu donner naissance à des œuvres remarquables - aucun connaisseur, par exemple, ne songerait à nier que La recherche du temps perdu ou le Voyage au bout de la nuit sont des livres importants - mais n’est-il pas inévitable qu’il produise surtout une stérilité de plus en plus évidente au fur et à mesure que le temps passe ?"

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    2. Un blogueur de qualité, effectivement.

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    3. Vous devriez essayer de lire Chesterton. ça vous plairait.

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    4. J'essayerais, dès que j'aurais repris un peu le contrôle de ma vie.

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