merlin

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dimanche 12 octobre 2014

Littérature et fiction

"Dans les siècles précédents, la classe cultivée ignorait la mêlée de la littérature vulgaire. Elle l’ignorait, et donc, à proprement parler, ne la méprisait pas. La simple ignorance et la simple indifférence ne gonflent pas d’orgueil le tempérament. Un homme ne descend pas la rue en tortillant sa moustache avec morgue à la pensée de sa supériorité sur une certaine variété de poissons des profondeurs de l’océan. Les anciens lettrés laissaient tout ce monde souterrain des compositions populaires dans une semblable obscurité.

Aujourd’hui, toutefois, nous avons inversé ce principe. Nous méprisons les compositions vulgaires, et nous ne les ignorons pas. Nous sommes en quelque danger de devenir petits dans notre étude de la petitesse ; il y a une terrible loi de Circé à l’arrière-plan, selon laquelle si l’âme se penche trop ostensiblement pour examiner quelque chose, elle ne se relève jamais. Il n’y a pas de genre de publications vulgaires qui n’ait donné lieu, à mon sens, à des exagérations et à des idées fausses plus complètement ridicules que l’actuelle littérature pour jeunes garçons des couches les plus basses. Ce genre de compositions a sans doute toujours existé, et doit exister. Il n’a pas plus la prétention d’être de la bonne littérature que la conversation quotidienne de leurs lecteurs d’être de la belle éloquence, ou les pensions et les immeubles qu’ils habitent d’être d’une sublime architecture. Mais les gens doivent avoir des conversations, ils doivent avoir des maisons et ils doivent avoir des histoires. 

Le simple besoin d’un certain genre de monde idéal, dans lequel des personnages de fiction jouent leur rôle sans entrave, est infiniment plus profond et plus ancien que les règles du bel art, et bien plus important. Chacun de nous, dans son enfance, a inventé un tel dramatis personæ invisible, mais il n’est jamais arrivé à nos nurses d’en corriger la composition par une minutieuse comparaison avec Balzac. En Orient, le conteur professionnel va de village en village avec un petit tapis ; et je souhaite sincèrement que chacun ait le courage moral d’étendre ce tapis et de s’y asseoir dans Ludgate Circus. Mais il n’est pas probable que tous les contes du porteur de tapis soient de petits joyaux d’un savoir-faire artistique original. 

Littérature et fiction sont deux choses entièrement différentes. La littérature est un luxe ; la fiction est une nécessité. Une œuvre d’art peut difficilement être trop brève, car son apogée fait sa valeur. Une histoire ne peut jamais être trop longue, car sa conclusion est simplement à déplorer, comme le dernier sou ou la dernière allumette. Et de ce fait, tandis que l’accroissement de la conscience artistique tend dans des œuvres plus ambitieuses à la brièveté et à l’impressionnisme, l’industrie volumineuse distingue toujours le producteur de la vraie camelote romantique. Les ballades de Robin des Bois n’avaient pas de fin ; les volumes sur Dick Deadshot et l’Avenging Nine n’ont pas de fin. Ces deux héros sont délibérément conçus comme immortels."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.

2 commentaires:

  1. Très juste. L'homme est l'animal qui a besoin de se raconter des histoires. N'est-ce pas étonnant?

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