merlin

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mercredi 19 février 2014

Le Coq et le Rossignol

"CHANTECLER, au Rossignol , d'une voix découragée
Chanter!... Mais connaissant ton cristal sans défaut,
Vais-je me contenter de mon cuivre?

LE ROSSIGNOL.
                                                             Il le faut !

CHANTECLER.
Vais-je pouvoir chanter ? Mon chant va me paraître,
Hélas ! trop rouge et trop brutal !

LE ROSSIGNOL.
                                                     Le mien, peut être,
M'a semblé quelquefois trop facile et trop bleu !

CHANTECLER.
Oh! comment daignes-tu me faire cet aveu?

LE ROSSIGNOL.
Tu t'es battu pour une amie à moi, la Rose !
Sache donc cette triste et rassurante chose
Que nul, Coq du matin ou Rossignol du soir,
N'a tout à fait le chant qu'il rêverait d'avoir !

CHANTECLER, avec un désir passionné
Oh ! être un son qui berce !

LE ROSSIGNOL.
                                            Etre un devoir qui sonne !

CHANTECLER.
Je ne fais pas pleurer !

LE ROSSIGNOL.
                                            Je n'éveille personne !
Mais après ce regret, il reprend, d'une voix toujours plus haute et
plus lyrique :
Qu'importe ! Il faut chanter ! chanter même en sachant
Qu'il existe des chants qu'on préfère à son chant !"

Chantecler, Edmond Rostand, 1910.

Je suis dans ma période Rostand. J'ai d'ailleurs commencé la lecture d'une autre histoire d'oiseau : L'Aiglon.

lundi 17 février 2014

Le secret de Chantecler

"CHANTECLER.
Je ne chante jamais que lorsque mes huit griffes
Ont trouvé, sarclant l'herbe et chassant les cailloux,
La place où je parviens jusqu'au tuf noir et doux !
Alors, mis en contact avec la bonne terre,
Je chante!... et c'est déjà la moitié du mystère,
Faisane, la moitié du secret de mon chant...
Qui n'est pas de ces chants qu'on chante en les cherchant
Mais qu'on reçoit du sol natal, comme une sève !
Et l'heure où cette sève, en moi, surtout, s'élève,
L'heure où j'ai du génie, enfin, où j'en suis sûr,
C'est l'heure où l'aube hésite au bord du ciel obscur.
Alors, plein d'un frisson de feuilles et de tiges
Qui se prolonge jusqu'au bout de mes rémiges.
Je,me sens nécessaire, et j'accentue encor
Ma cambrure de trompe et ma courbe de cor;
La Terre parle en moi comme dans une conque;
Et je deviens, cessant d'être un oiseau quelconque.
Le porte-voix en quelque sorte officiel
Par quoi le cri du sol s'échappe vers le ciel !

LA FAISANE.
Chantecler !

CHANTECLER.
                    Et ce cri qui monte de la Terre,
Ce cri, c'est un tel cri d'amour pour la lumière,
C'est un si furieux et grondant cri d'amour
Pour cette chose d'or qui s'appelle le Jour,
Et que tout veut ravoir : le pin sur ses écorces,
Les sentiers soulevés par des racines torses
Sur leurs mousses, l'avoine en ses brins délicats
Et les moindres cailloux dans leurs moindres micas ;
C'est tellement le cri de tout ce qui regrette
Sa couleur, son reflet, sa flamme, son aigrette
Ou sa perle ; le cri suppliant par lequel
Le pré mouillé demande un petit arc-en-ciel
A chaque pointe verte, et la forêt mendie
Au bout de chaque allée obscure un incendie ;
Ce cri, qui vers l'azur monte en me traversant,
C'est tellement le cri de tout ce qui se sent
Comme mis en disgrâce au fond d'un vague abîme
Et puni de soleil sans savoir pour quel crime ;
Le cri de froid, le cri de peur, le cri d'ennui
De tout ce que désarme ou désoeuvre la Nuit;
De la rose tremblant, dans le noir, toute seule ;
Du foin qui veut sécher pour aller dans la meule ;
Des outils oubliés dehors par les faucheurs
Et qui vont se rouiller dans l'herbe ; des blancheurs
Qui sont lasses de ne pas être éblouissantes ;
C'est tellement le cri des Bêtes innocentes
Qui n'ont pas à cacher les choses qu'elles font,
Et du ruisseau qui veut être vu jusqu'au fond ;
Et même — car ton oeuvre, ô Nuit! te désavoue —
De la flaque qui veut miroiter, de la boue
Qui veut redevenir de la terre en séchant ;
C'est tellement le cri magnifique du champ
Qui veut sentir pousser son orge ou ses épeautres ;
De l'arbre ayant des fleurs qui veut en avoir d'autres ;
Du raisin vert qui veut avoir un côté brun;
Du pont tremblant qui veut sentir passer quelqu'un
Et remuer encor doucement sur ses planches
Les ombres des oiseaux dans les ombres des branches ;
De tout ce qui voudrait chanter, quitter le deuil,
Revivre, resservir, être une berge, un seuil,
Un banc tiède, une pierre heureuse d'être chaude
Pour la main qui s'appuie ou la fourmi qui rôde ;
Enfin, c'est tellement le cri vers la clarté
De toute la Beauté, de toute la Santé,
Et de tout ce qui veut, au soleil, dans la joie,
Faire son oeuvre en la voyant, pour qu'on la voie ;
Et lorsque monte en moi ce vaste appel au jour,
J'agrandis tellement toute mon âme pour
Qu'étant plus spacieuse elle soit plus sonore
Et que le large cri s'y élargisse encore ;
Avant de le jeter, c'est si pieusement
Que je retiens ce cri dans mon âme, un moment ;
Puis, quand, pour l'en chasser enfin, je la contracte,
Je suis si convaincu que j'accomplis un acte;
J'ai tellement la foi que mon cocorico
Fera crouler la Nuit comme une Jéricho...

LA FAISANE, épouvantée.
Chantecler !

CHANTECLER.
                    Et sonnant d'avance sa victoire,
Mon chant jaillit si net, si fier, si péremptoire,
Que l'horizon, saisi d'un rose tremblement,
M'obéit !

LA FAISANE.
Chantecler !

CHANTECLER.
                        Je chante ! Vainement
La Nuit, pour transiger, m'offre le crépuscule;
Je chante ! Et tout à coup...

LA FAISANE.
                                         Chantecler !

CHANTECLER.
                                                              Je recule,
Ébloui de me voir moi-même tout vermeil,
Et d'avoir, moi, le coq, fait lever le soleil !

LA FAISANE.
Alors, tout le secret de ton chant?...

CHANTECLER.
                                                        C'est que j'ose
Avoir peur que sans moi l'Orient se repose!
Je ne fais pas : « Cocorico! » pour que l'écho
Répète un peu moins fort, au loin : « Cocorico! »
Je pense à la lumière et non pas à la gloire.
Chanter, c'est ma façon de me battre et de croire.
Et si de tous les chants mon chant est le plus fier,
C'est que je chante clair afin qu'il fasse clair!"

Chantecler, Edmond Rostand, 1910.

Et maintenant, courez le lire ! ça vaut bien Cyrano.

dimanche 9 février 2014

Il les ouvre, et trouve la défaite.

Je viens de me lancer dans la lecture des Mémoires de M. le duc de Saint-Simon. J'en avais envie depuis longtemps, et je regrette de ne pas l'avoir fait plus tôt, car j'y prends un vif plaisir. En fait, je crois n'avoir jamais pris tant de plaisir à lire des mémoires (ce qui, du reste, n'est pas grand-chose, car ce n'est pas un genre littéraire que j'ai beaucoup fréquenté). Ce plaisir tient-il au fait d'être admis aux fastes de Versailles ? D'approcher l'intimité du Roi Soleil ? De me mêler à tant de grands dont les noms me sont souvent connus, même si j'aurais du mal à les relier à des faits précis ? De raviver quelques souvenirs des mousquetaires Dumas ? De me délecter d'une prose belle et pure, parfaitement intelligible et pourtant ornée de quelques jolis mots aujourd'hui désuets ? Mugueter, embler, laver la tête... Vous étiez si charmants, pourquoi vous avons-nous perdus ?

Tout cela à la fois, sans doute, mais je dois bien reconnaître que des réminiscences la varendiennes sont aussi pour beaucoup dans l'attrait qu'exerce Saint-Simon sur moi. Beaucoup des faits et des personnages qu'évoque le duc me sont déjà connus grâce au vicomte. Ainsi des amours de la Grande Mademoiselle et de Lauzun, ou de la défaite de la Hougue, qui fait l'objet de longs développements dans la biographie que La Varende a consacrée au maréchal de Tourville.

"Le Roi essuya, pendant le cours de ce siège, un cruel tire-laisse. Il avoit en mer une armée navale, commandée par le célèbre Tourville, vice-amiral ; et les Anglois une autre, jointe aux Hollandois, presque du double supérieure. Elles étoient dans la Manche, et le roi d'Angleterre sur les côtes de Normandie, prêt à passer en Angleterre suivant le succès. Il compta si parfaitement sur ses intelligences avec la plupart des chefs anglois, qu'il persuada au Roi de faire donner bataille, qu'il ne crut pouvoir être douteuse par la défection certaine de plus de la moitié des vaisseaux anglois pendant le combat. 

Tourville, si renommé pour sa valeur et sa capacité, représenta par deux courriers au Roi l'extrême danger de se fier aux intelligences du roi d'Angleterre, si souvent trompées, la prodigieuse supériorité des ennemis, et le défaut de ports et de tout lieu de retraite si la victoire demeuroit aux Anglois, qui brûleroient sa flotte et perdroient le reste de la marine du Roi. Ses représentations furent inutiles : il eut ordre de combattre, fort ou foible, où que ce fût. Il obéit, il fit des prodiges, que ses seconds et ses subalternes imitèrent ; mais pas un vaisseau ennemi ne mollit et ne tourna.

Tourville fut accablé du nombre, et, quoiqu'il sauvât plus de navires qu'on ne le pouvoit espérer, tous presque furent perdus ou brûlés après le combat, dans la Hougue. Le roi d'Angleterre, de dessus le bord de la mer, voyoit le combat, et il fut accusé d'avoir laissé échapper de la partialité en faveur de sa nation, quoique aucun d'elle ne lui eût tenu les paroles sur lesquelles il avoit emporté de faire donner le combat.

Pontchartrain étoit lors secrétaire d'État, ayant le département de la marine, ministre d'Etat, et en même temps contrôleur général des finances. Ce dernier emploi l'avoit fait demeurer à Paris, et il adressoit ses courriers et ses lettres pour le Roi à Châteauneuf, son cousin, Phélypeaux comme lui, et aussi secrétaire d'État, qui en rendoit compte au Roi. Pontchartrain dépêcha un courrier avec la triste nouvelle, mais tenue en ces premiers moments dans le dernier secret. Un courrier de retour à Barbezieux, secrétaire d'État ayant le département de la guerre, l'alloit, de hasard, retrouver en ce même moment devant Namur. Il joignit bientôt celui de Pontchartrain, moins bon courrier et moins bien servi sur la route. 

Ils lièrent conversation, et celui de terre fit tout ce qu'il put pour tirer des nouvelles de celui de la mer. Pour en venir à bout, il courut quelques heures avec lui. Ce dernier, fatigué de tant de questions, et se doutant bien qu'il en seroit gagné de vitesse, lui dit enfin qu'il contenteroit sa curiosité, s'il lui vouloit donner parole d'aller de conserve et de ne le point devancer, parce qu'il avoit un grand intérêt de porter le premier une si bonne nouvelle ; et tout de suite lui dit que Tourville a battu la flotte ennemie, et lui raconte je ne sais combien de vaisseaux pris ou coulés à fond. L'autre, ravi d'avoir su tirer ce secret, redouble de questions pour se mettre bien au fait du détail, qu'il vouloit se bien mettre dans la tête; et, dès la première poste, donne des deux, s'échappe et arrive le premier, d'autant plus aisément que l'autre avoit peu de hâte et lui vouloit donner tout le loisir de triompher.

Le premier courrier arrive, raconte son aventure à Barbezieux, qui sur-le-champ le mène au Roi. Voilà une grande joie, mais une grande surprise de la recevoir ainsi de traverse. Le Roi envoie chercher Châteauneuf, qui dit n'avoir ni lettres ni courrier, et qui ne sait ce que cela veut dire. Quatre ou cinq heures après, arrive l'autre courrier chez Châteauneuf, qui s'empresse de lui demander des nouvelles de la victoire qu'il apporte ; l'autre lui dit modestement d'ouvrir ses lettres ; il les ouvre, et trouve la défaite. L'embarras fut de l'aller apprendre au Roi, qui manda Barbezieux et lui lava la tête. Ce contraste l'affligea fort, et la cour parut consternée. Toutefois le Roi sut se posséder, et je vis, pour la première fois, que les cours ne sont pas longtemps dans l'affliction ni occupées de tristesses."

Mémoires, Saint-Simon.

vendredi 7 février 2014

814

Comme l'ont probablement remarqué certains de mes lecteurs, c'est surtout sur Matière de France que j'ai été actif ces derniers jours. Je pense continuer comme ça pendant un certain temps.

C'est que, voyez-vous, nous sommes en 2014. Cela fait donc 1200 ans que l'empereur à la barbe fleurie est allé enrichir de sa présence le Ciel de Mars. C'est en tout cas là-haut que Dante le place, et qui suis-je pour contredire Dante ? C'est qu'il y est monté, lui : il parle en connaisseur.

Je veux célébrer dignement cet anniversaire. Pour moi, 2014, ce sera donc un peu l'année Charlemagne. Le sujet est inépuisable, puisque Charlemagne est à la fois un fascinant personnage historique, et un magnifique personnage littéraire, le héros central de tout notre cycle épique. Je les admire tous les deux, et j'ai bien l'intention de parler des deux.

De ce fait, ici, les publications se feront plus rares, même si je continuerai d'y poster quand il m'en prendra la fantaisie.

On se retrouve donc là-bas. Et pour conclure ce billet, je vous mets le générique de Chisum, sans raison particulière, sinon que j'aime bien les westerns, surtout les vieux avec John Wayne. J'en ai regardé des dizaines avec mon père ; ce sont d'excellents souvenirs. Je vous abandonne Star Wars, par contre.