merlin

merlin

jeudi 24 juillet 2014

Clio

"L'engendrée de la seconde nuit fut Clio, muse de l'Histoire. Elle devait servir d'assistante à sa mère et tenir répertoire de tout ce qui s'accomplirait sur la terre pendant mon règne. Mais Clio ne me donna pas toujours parfaite satisfaction. Fort indolente en sa jeunesse, elle se contentait de suivre sa sœur aînée, et se déchargeait sur elle de sa tâche. Combien de hauts faits, à l'origine des nations, passent pour fables, parce qu'ils vous ont été rapportés par Calliope et non par Clio ! Je soupçonne celle-ci de s'être éprise de mon fils Arès, ou Mars comme il vous plaît de l'appeler, car longtemps elle ne parut attentive qu'au fracas des batailles. Elle a gardé le nom des chefs d'escadrons qui assiégèrent Thèbes, mais elle n'a pas remarqué qui inventa le treuil et la poulie, l'échelle, l'équerre, la brique et le ciment, la clef de voûte, le papyrus. Des envoyés divins, certes, mais qui tout de même avaient des mains d'hommes !

Clio ne commença de montrer un peu d'activité que lorsque mon fils Hermès lui apporta l'écriture. Mais, imbue de sa naissance, elle s'intéressait davantage aux princes qu'au peuple. Un tisserand pour elle n'avait de mérite que s'il avait assassiné un roi ; un berger, s'il avait été l'amant d'une reine. Jalouse des honneurs qu'on rendait à Calliope, elle désirait briller, plaire, cherchait à flatter les puissants et à séduire les foules. Toutefois, avec l'âge, elle s'aperçut de ses erreurs et, telle une frivole repentie, voulut les réparer. Elle reprit toutes ses fiches, s'effraya d'y voir tant de lacunes qu'elle s'efforça de combler par l'imagination plus que par la certitude. A présent, on ne peut plus l'arrêter. Elle fait note de tout, de l'énorme comme de l'infime, contrôle, compare, déduit, empiète sur tout domaine, y compris celui de Thémis, et se donnerait volontiers pour plus importante que moi."

Maurice Druon, Les Mémoires de Zeus, 1963.

mercredi 23 juillet 2014

Calliope

"Vous comprendrez quelle sorte d'entretien j'eus avec ma tante Mémoire, la première journée, quand je vous aurai dit que la première engendrée de nos neuf filles fut Calliope à la belle voix, muse de l'épopée. Calliope préside aux légendes, traditions des plus lointains souvenirs de votre race et de la mienne. Elle est conservatrice des mythes qui sont le résumé, la contraction, les symboles de tout ce qui, essentiellement et héréditairement, vous concerne. Elle inspire les chants et les récits exemplaires qui vous aident à vous situer dans l'univers. Calliope est la mère d'Orphée, qu'elle eut de son demi-frère, mon fils Apollon."

Maurice Druon, Les Mémoires de Zeus, 1963.

dimanche 20 juillet 2014

Muses

"Encore que leurs noms assez souvent vous échappent, les filles de Mémoire sont, d'entre toutes les divinités, celles que vous croyez, mortels, le plus intimement connaître ou celles, plutôt, dont vous vous croyez le mieux connus. J'en vois peu parmi vous qui, pour quelques leçons prises de cithare ou de danse, ou pour avoir chaussé une fois le cothurne sur des tréteaux de collège, ou scandé quelques strophes un soir d'adolescence, ne se soient crus distingués d'une Muse. Et de même tous ceux auxquels, à les entendre, seul le temps a manqué pour écrire ce drame poignant qu'est leur vie, ou cette farce qu'ils aperçoivent dans la vie d'autrui.

Vous n'êtes pas complètement dans l'erreur. Les Muses vous ont tous regardés, l'un après l'autre ; mais non avec des yeux d'amantes. Elles vous ont regardé comme de bonnes ménagères choisissent la volaille au marché, "pas celui-là, pas celui-là...", ou encore comme l'intendant d'autrefois achetant de nouveaux esclaves pour le domaine. "Montre tes yeux, montre tes mains. Si tu travailles bien tu seras affranchi." Elles vous ont observés, détaillés, avec un soin de sergent recruteur ; et ceux qu'elles ont reconnus bons pour le délire et la solitude, elles les séduisent en leur promettant : "Vous serez encensés comme le sont les dieux." Le malheur, c'est qu'ils ne sont pas des dieux, mais seulement des hommes portant des rêves de dieux. Et là commencent, dans le divorce de leurs deux natures, à la fois leurs œuvres et leurs peines..."

Maurice Druon, Les Mémoires de Zeus, 1963.

mardi 15 juillet 2014

Le triomphe du bon Goux

Notre sondage "Avec quel blogueur voudriez-vous passer vos vacances ?", s'achève aujourd'hui : il s'avère que c'est le bon Didier Goux qui a votre préférence, avec 25% des suffrages exprimés. Excellent choix car, comme le fait dire Molière à Sosie, "le véritable Amphytrion est l'Amphytrion où l'on dîne", et l'on dîne fort bien chez l'écrivain du Plessis. Ajoutons, par esprit de justice, que le mérite en revient pour une bonne part à son irremplaçable épouse. Ceux qui, comme moi, ont eu le plaisir et l'avantage d'être les hôtes des Goux ne me démentiront pas.

Suivent le sage jardinier Jacques Etienne, à 15%, et le bouillant Corto, à 13%, puis l'Amiral Woland, grand ami des koalas, à 10%. 

Tous les autres, dont votre serviteur, sont dans les brasicae, comme des communistes français un soir d'élection présidentielle. Pour ma part, je ne vous en fais pas le reproche, tant il est vrai que des vacances en ma compagnie se résumeraient sans doute à la visite d'une ribambelle d'églises romanes et de châteaux en ruines.

lundi 14 juillet 2014

Supporter et soutenir

La récente coupe du monde de football a été l'occasion de voir, une fois de plus, notre langue mise à mal. Influencés par l'anglicisme supporters désignant les partisans d'une équipe, ceux qui l'encouragent, beaucoup de gens se sont mis à utiliser le verbe français "supporter" dans un sens qui n'est pas le sien, mais celui du verbe "soutenir". Quand quelqu'un vous dit qu'il supporte une équipe, il faut comprendre qu'il la soutient.

Or, le mot "supporter" a déjà un sens, très nécessaire à notre langue, et je ne vois pas l'intérêt de l'en déposséder. Pourtant, je ne suis pas contre les néologismes. Tenez, il me semble qu'on pourrait accepter le mot "supporteurs". Il s'appliquerait fort bien à moi et à mes pareils, à nous qui ne nous intéressons pas au football, mais qui avons pourtant supporté la coupe du monde. Comprenez qu'elle ne nous a pas été insupportable, que nous ne sommes pas allés nous cacher dans une grotte pour en attendre la fin. Tout au plus les démonstrations de démence collective qui l'ont accompagnée ont-elles suscité en nous un léger agacement.

Mais alors, me demanderez-vous, comment désigner ceux que, par anglicisme, nous appelions supporters ? C'est tout simple : donnons-leur le nom qu'ils doivent avoir selon le génie de notre langue. Puisqu'ils soutiennent des sportifs, appelons-les des souteneurs. Nous pourrons donc parler des souteneurs de l'équipe de France, des souteneurs du PSG, voire, pourquoi pas, des souteneurs de tel ou tel parti politique. 

Ce serait, à mon avis, beaucoup plus approprié.

mardi 8 juillet 2014

Avec quel blogueur voudriez-vous passer vos vacances ?

Le bon Jacques Etienne nous a entretenu aujourd'hui d'un sondage proposant aux Français de choisir auprès de quel personnage politique ils auraient aimé passer leurs vacances. Majoritairement, il semble qu'ils aient répondu "aucun". On les comprend. Qui peut bien avoir envie de passer ses vacances avec un Sarkozy ou un Hollande ? On n'ose l'imaginer !

J'ai donc eu l'idée de vous soumettre un choix plus attrayant : avec quel blogueur voudriez-vous passer vos vacances ? J'ai sélectionné pour vous quelques blogueurs de haute culture, gens exquis et raffinés, en compagnie desquels des vacances seraient certainement enchanteresses :


Bien sûr, il est de remarquables blogueurs que je n'ai pas inclus, et je les prie de m'en excuser, mais je ne voulais pas d'une liste interminable. Vous pouvez voter dans la colonne de droite. Nous verrons ce qu'il en est dans une semaine.

jeudi 3 juillet 2014

Le Grand Remplacement

"On ne saurait dire que la littérature moderne continue la littérature du moyen âge de la même façon que l'histoire moderne continue celle des temps antérieurs. Les institutions, les moeurs, le milieu social ne subissent pas et ne peuvent pas subir de changements brusques : les éléments qui les composent ne se transforment que lentement, et il reste toujours dans le présent beaucoup du passé. La royauté se développe de Charles VII à Louis XV par une suite de transitions insensibles, dont chacune est préparée dans celle qui la précède et prépare celle qui la suit ; il en est de même pour la noblesse, pour l'Église, pour la magistrature, pour la législation, pour les coutumes, les moeurs, le langage.

La Révolution elle-même n'a pas amené entre l'ancienne France et la nouvelle la rupture complète que ses partisans ou ses adversaires passionnés veulent qu'elle ait accomplie : après le terrible déchirement produit par l'explosion subite de forces internes longuement couvées, les tissus violemment arrachés se sont rejoints et réparés, les organes qui étaient restés viables se sont reconstitués, les agents biologiques héréditaires ont repris leur oeuvre un moment troublée, et l'identité fondamentale de la nation, après comme avant la crise, apparaît maintenant à tous les yeux sincères et clairvoyants. 

Il n'en est pas de même pour la littérature. La Renaissance, qu'accompagnait dans les âmes le grand mouvement parallèle de la Réforme, a véritablement créé chez nous une littérature nouvelle, qui ne doit guère à l'ancienne que sa forme extérieure, à savoir sa langue et, pour la poésie, les principes et les moules de sa versification. Pour le reste, sujets, idées, sentiments, conception de l'art et du style, il y a un véritable abîme entre la littérature inaugurée au milieu du XVIe siècle et celle qui fleurissait aux siècles antérieurs. Pour comprendre Ronsard et ses successeurs, il est indispensable de connaître les auteurs grecs et latins ; on peut presque se dispenser de connaître les vieux auteurs français.

[...]

Dans les autres pays de l'Europe l'étude et l'amour de l'antiquité n'amènent pas, comme en France, une rupture complète avec le passé : les deux grandes productions du XVIe siècle, inégales en valeur, mais curieusement parallèles, la comedia espagnole et le théâtre anglais, ont leurs profondes racines dans le sol national et ne doivent au soleil renaissant de la Grèce et de Rome que l'éclat de leurs couleurs et la puissance de leur végétation.

[...]

D'où vient donc qu'il en a été autrement chez nous, et qu'une littérature à la fois antique et nouvelle y est brusquement apparue, sans liens avec celle qui avait fleuri sur notre sol pendant six siècles? Pourquoi la littérature de la Renaissance ne s'est-elle pas, en France comme en Italie, soudée à la littérature du moyen âge, la transformant et non la supprimant? Pourquoi, comme en Angleterre et en Espagne, la vieille poésie nationale ne s'est-elle pas épanouie à la chaleur fécondante de l'antique idéal, au lieu de se dessécher et de disparaître devant les rayons de l'astre remonté au ciel ?

C'est ce que peuvent expliquer diverses causes. La première est que la Renaissance n'a pas été chez nous spontanée. Elle nous est venue d'ailleurs, d'Italie, et elle s'est présentée dès l'abord comme une guerre déclarée à ce qui existait dans le pays : au lieu de sortir de la vieille souche par une propre et lente évolution, la plante nouvelle, importée du dehors, n'a pris possession du sol que par l'extirpation de ce qui y avait poussé avant elle. [...] Il faut tenir compte aussi de cette circonstance que la Réforme, à laquelle beaucoup des humanistes qui coopérèrent à la Renaissance étaient plus ou moins ouvertement attachés, créait une séparation entre le passé catholique de la France et ce qu'on rêvait de son avenir : le moyen âge et même les temps immédiatement précédents apparaissaient comme imbus de superstitions grossières aussi bien que comme ignorants et barbares.

Enfin la Renaissance fut en France l'oeuvre de purs érudits ; elle sortit des collèges et des imprimeries, tandis qu'en Italie elle avait été l'une des formes de l'action d'hommes profondément mêlés, comme Dante et Pétrarque, à la vie politique de leur temps et cherchant dans la poésie un moyen d'exprimer les idées et les passions qui agitaient les hommes autour d'eux, ce qui les mettait en communication directe et réciproque avec le milieu ambiant. Nos hellénistes français, au contraire, ne cultivaient l'art que pour l'art lui-même et ne s'adressaient qu'à un cercle restreint dont ils composaient à eux seuls la plus grande partie. Il ne pouvait sortir de là qu'une littérature de cénacle, qui de prime abord se mettait à l'écart du peuple et en opposition avec lui, et si elle aboutit, dans son plus beau développement, au XVIIe siècle, à une littérature vraiment nationale, ce fut parce que la partie cultivée de la nation s'était peu à peu formée à son école, parce que de son côté elle avait fait, avec Malherbe, de grandes concessions à un public plus large, et enfin parce que l'époque qui lui permit d'atteindre son apogée était une époque de gouvernement absolu, où les grandes questions humaines étaient soustraites à la discussion, et où la littérature avait pris toute la place interdite aux autres activités de l'esprit. 

Mais à l'origine la littérature, et surtout la poésie nouvelle, s'était fait une loi de ne s'adresser, comme le proclamait Ronsard, qu'à ceux qui étaient « Grecs et Romains », et par conséquent ne se souciait nullement de se rattacher aux traditions et aux habitudes d'un passé qu'elle dédaignait et d'un « vulgaire » qu'elle avait en horreur."

Histoire de la langue et de la littérature française, des origines à 1900, Louis Petit de Julleville, 1896-1900.