merlin

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lundi 20 octobre 2014

Les réponses

Je vais maintenant vous dévoiler les réponses à la question posée dans le billet précédent. Mais félicitations à ceux qui se sont essayés au jeu : ils étaient bien près de tout trouver.

Avant toute chose, un mot sur le peintre : il s'agit de Robinet Testard, un enlumineur actif à la fin du XVème et au début du XVIème siècle qui eut pour mécène Charles d'Orléans (pas le fameux poète prisonnier des Anglais, mais le neveu d'icelui).

Si j'emploierai les noms romains des dieux représentés, c'est parce que Testard, comme tout le monde de son temps, les connaissait sous ces noms-là, ce qui n'enlève évidement rien au mérite de ceux qui ont su les reconnaître sous leurs noms grecs. (L'habitude de désigner les personnages mythologiques surtout par leurs noms grecs est relativement récente.)

Image 1 :


Il s'agit bien sûr de Minerve, sous ses traits de déesse de la guerre. La chouette étant son emblème, l'imagier a eu l'idée d'en faire son écu.

Image 2 :


Il ne s'agissait pas d'Hypnos, mais de Jupiter. Testard a représenté le roi des dieux avec les attributs de la royauté, et la javeline dans sa main droite figure un foudre. Sans doute peu familier de la statuaire antique, Testard n'a pas donné au bon Jupin cette barbe qui nous vient immédiatement à l'esprit quand nous pensons à lui. Mais l'aigle en arrière-plan, enlevant Ganymède, était un indice.

Image 3 :


Saturne castrant son père le Ciel (à gauche) et dévorant ses propres enfants (à droite). La femme au hennin doit être Cybèle.

Image 4 :


Les trois Grâces, Apollon, dont les attributs sont l'arc et la lyre, et la Chimère aux pieds de ce dernier.

Image 5 :


Il s'agit de Mercure, reconnaissable au caducée, au pétase et aux chaussures ailées. A ses pieds, Argus, le gardien aux cent yeux auquel Junon avait confié la garde de la nymphe Io changée en vache, pour empêcher son amant Jupiter de l'approcher. A la demande de son père, Mercure endormit Argus par la musique de sa flûte avant de le tuer, après quoi Junon recueillit ses yeux et les sema sur le plumage du paon, son oiseau consacré.

Image 6 :


Diane chassant avec ses nymphes.

samedi 18 octobre 2014

Test de culture générale

Je m'absente pour le week-end. Je vais sacrifier à Bacchus en compagnie de quelques fameux épicuriens de la blogosphère. Mais je vous propose, en mon absence, de vous livrer à un petit jeu. Saurez-vous identifier les scènes et les personnages représentés dans les images ci-dessous ?

Tous ces personnages sont célèbres et ont été abondamment figurés dans l'art occidental, mais le style des illustrations que j'ai choisies est quelque peu inhabituel.

Image 1:

Image 2:


Image 3:


Image 4:


Image 5:


Image 6:


Amusez-vous bien.

jeudi 16 octobre 2014

Le cœur stupide et vaillant de l'homme

"À ce sujet, comme dans tous les sujets semblables, nous perdons entièrement nos repères en parlant des « classes inférieures » quand nous voulons dire humanité moins nous-même. Cette littérature insignifiante et romantique n’est pas spécialement plébéienne : elle est simplement humaine. Le philanthrope ne peut jamais oublier les classes et les professions. Il dit, avec une modeste arrogance : « J’ai invité vingt-cinq ouvriers à prendre le thé. » S’il disait : « J’ai invité vingt-cinq experts-comptables à prendre le thé, » tout le monde verrait l’humour d’une si simple classification. 

Mais c’est ce que nous avons fait avec ce bric-à-brac d’écrits stupides : nous avons examiné, comme s’il s’agissait d’une nouvelle maladie monstrueuse, ce qui n’est en fait rien d’autre que le cœur stupide et vaillant de l’homme. Les hommes ordinaires seront toujours des sentimentaux : car un sentimental est simplement un homme qui a des sentiments et ne se soucie pas d’inventer une nouvelle manière de les exprimer. 

Ces publications communes et usuelles n’ont rien d’essentiellement malfaisant. Elles expriment les truismes encourageants et héroïques sur lesquels la civilisation est construite ; car il est clair que si la civilisation n’est pas construite sur des truismes, elle n’est pas du tout construite. De toute évidence, il ne pourrait y avoir de sécurité pour une société dans laquelle la remarque du juge que le meurtre est mauvais serait regardée comme une épigramme originale et éblouissante."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.

J'en resterai là avec Chesterton pour le moment. Il ne faut pas abuser des bonnes choses. Mais je dois dire que je suis tombé sous le charme de cet auteur, de la vigueur et de la clarté de sa pensée, de sa lucidité chaleureuse, de son humour. C'est assurément l'un des écrivains les plus sains et les plus roboratifs que j'ai fréquentés ces derniers temps. Et de surcroît, c'est un promeneur, bondissant légèrement d'un sujet à l'autre à la manière d'un La Varende (ou d'un Camus), ce qui n'est pas pour me déplaire.

Je suis tout particulièrement intéressé par ce que Chesterton écrit au sujet des mythes. Ce n'est pas, loin de là, le sujet principal de ses réflexions, et pourtant les considérations qu'il en tire sont merveilleuses de clairvoyance et de justesse. C'est ironique : j'aurai passé des années de ma vie à étudier la mythologie avec des savants fous, et je découvre que ce qu'en a dit Chesterton il y a un siècle est beaucoup plus pertinent que toutes leurs élucubrations invérifiables.

"Les mythes sont pleins de sens, jusqu'à ce qu'un pédant vous les explique", dit-il en substance. Je crains d'avoir été ce pédant plus souvent qu'à mon tour.

En tout cas, j'ai de belles et longues heures à passer en compagnie de ce Gilbert.

lundi 13 octobre 2014

L'exception morbide

"C’est la littérature moderne des personnes cultivées, et non celle des incultes, qui est ouvertement et agressivement criminelle. Des livres recommandant le libertinage et le pessimisme, qui feraient frémir le jeune coursier doté d’une âme forte, se trouvent sur toutes les tables de nos salons. Si le plus sale des vieux propriétaires de la plus sale bouquinerie de Whitechapel osait présenter sur son étalage des œuvres recommandant véritablement la polygamie et le suicide, son stock serait saisi par la police. Ces choses sont notre luxe. 

Et avec une hypocrisie si grotesque qu’elle n’a quasiment pas son pareil dans l’histoire, nous admonestons les garçons des bas-fond pour leur immoralité, au moment même où nous discutons (avec d’équivoques professeurs allemands) pour savoir si la morale est ne serait-ce que valide. À l’instant même où nous maudissons le roman à sensation parce qu’il encourage le vol de la propriété, nous scrutons la proposition que toute propriété est du vol. À l’instant même où nous l’accusons (de manière tout à fait injuste) de lubricité et d’indécence, nous lisons gaiement des philosophies qui se complaisent à la lubricité et à l’indécence. À l’instant même où nous l’accusons d’encourager les jeunes gens à détruire la vie, nous discutons placidement si la vie vaut la peine d’être préservée.

Mais c’est nous qui sommes les exceptions morbides ; c’est nous qui sommes la classe criminelle. Cela devrait être notre grand réconfort. La grande masse de l’humanité, avec sa grande masse de livres oiseux et de mots oiseux, n’a jamais douté et ne doutera jamais que le courage est magnifique, que la fidélité est noble, que les dames en détresse devraient être secourues et les ennemis vaincus épargnés. Il est un grand nombre de personnes cultivées qui doutent de ces maximes de la vie quotidienne, tout comme il est un grand nombre de personnes qui croient être le prince de Galles ; et on dit que ces deux classes de personnes ont une conversation divertissante. 

Mais l’homme ou le garçon moyens écrivent chaque jour dans ces grands journaux criards de leur âme, que nous appelons romans à sensation, un évangile plus simple et meilleur que n’importe lequel de ces paradoxes éthiques iridescents dont les gens à la mode changent aussi souvent que de bonnet. C’est peut-être un but moralement très limité que d’abattre un traître versatile aux cent visages, mais, au moins, c’est un but meilleur que d’être un traître versatile au cent visages, ce qui est un simple résumé de bon nombre de systèmes modernes, à commencer par celui de M. D’Annunzio."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.

dimanche 12 octobre 2014

Littérature et fiction

"Dans les siècles précédents, la classe cultivée ignorait la mêlée de la littérature vulgaire. Elle l’ignorait, et donc, à proprement parler, ne la méprisait pas. La simple ignorance et la simple indifférence ne gonflent pas d’orgueil le tempérament. Un homme ne descend pas la rue en tortillant sa moustache avec morgue à la pensée de sa supériorité sur une certaine variété de poissons des profondeurs de l’océan. Les anciens lettrés laissaient tout ce monde souterrain des compositions populaires dans une semblable obscurité.

Aujourd’hui, toutefois, nous avons inversé ce principe. Nous méprisons les compositions vulgaires, et nous ne les ignorons pas. Nous sommes en quelque danger de devenir petits dans notre étude de la petitesse ; il y a une terrible loi de Circé à l’arrière-plan, selon laquelle si l’âme se penche trop ostensiblement pour examiner quelque chose, elle ne se relève jamais. Il n’y a pas de genre de publications vulgaires qui n’ait donné lieu, à mon sens, à des exagérations et à des idées fausses plus complètement ridicules que l’actuelle littérature pour jeunes garçons des couches les plus basses. Ce genre de compositions a sans doute toujours existé, et doit exister. Il n’a pas plus la prétention d’être de la bonne littérature que la conversation quotidienne de leurs lecteurs d’être de la belle éloquence, ou les pensions et les immeubles qu’ils habitent d’être d’une sublime architecture. Mais les gens doivent avoir des conversations, ils doivent avoir des maisons et ils doivent avoir des histoires. 

Le simple besoin d’un certain genre de monde idéal, dans lequel des personnages de fiction jouent leur rôle sans entrave, est infiniment plus profond et plus ancien que les règles du bel art, et bien plus important. Chacun de nous, dans son enfance, a inventé un tel dramatis personæ invisible, mais il n’est jamais arrivé à nos nurses d’en corriger la composition par une minutieuse comparaison avec Balzac. En Orient, le conteur professionnel va de village en village avec un petit tapis ; et je souhaite sincèrement que chacun ait le courage moral d’étendre ce tapis et de s’y asseoir dans Ludgate Circus. Mais il n’est pas probable que tous les contes du porteur de tapis soient de petits joyaux d’un savoir-faire artistique original. 

Littérature et fiction sont deux choses entièrement différentes. La littérature est un luxe ; la fiction est une nécessité. Une œuvre d’art peut difficilement être trop brève, car son apogée fait sa valeur. Une histoire ne peut jamais être trop longue, car sa conclusion est simplement à déplorer, comme le dernier sou ou la dernière allumette. Et de ce fait, tandis que l’accroissement de la conscience artistique tend dans des œuvres plus ambitieuses à la brièveté et à l’impressionnisme, l’industrie volumineuse distingue toujours le producteur de la vraie camelote romantique. Les ballades de Robin des Bois n’avaient pas de fin ; les volumes sur Dick Deadshot et l’Avenging Nine n’ont pas de fin. Ces deux héros sont délibérément conçus comme immortels."

Le Défenseur, G. K. Chesterton, 1901.