merlin

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jeudi 29 janvier 2015

De l'art de dire une saga

Je suis en train de relire Les sagas miniatures, ouvrage publié par Régis Boyer, fameux spécialiste de la culture et de la littérature scandinaves. Il s'agit d'un recueil de courtes sagas islandaises du moyen âge, de "dits", qui nous livrent une foule d'anecdotes et de détails pittoresques. 

L'un de ces brefs récits, "Le Dit de l'Islandais savant en histoires", nous montre comment les sagas pouvaient circuler, par voie orale, en des temps où les lettrés étaient rares, et comment les conteurs s'y prenaient pour les apprendre et les mémoriser. Evidemment, pour qui s'intéresse comme moi aux chansons de geste, un tel témoignage est intéressant. 

Bien sûr, il convient de ne pas forcer le rapprochement : les sagas diffèrent beaucoup de nos chansons, dans la forme comme dans le fond. Mais les représentations des deux genres, dans les cours seigneuriales, devaient présenter des points communs, notamment la nécessité de réciter en plusieurs fois les œuvres les plus longues.

"Un été, il se fit qu'un Islandais, jeune et vif, vint trouver le roi Haraldr et lui demanda de l'aide. Le roi demanda s'il avait quelque savoir, et il déclara qu'il connaissait quelques sagas. Le roi répondit :
"Je t'accepterai dans ma hird cet hiver mais tu seras tenu de fournir des divertissements quand ce sera nécessaire et quel que soit celui qui te le demandera." Et c'est ce qu'il fit, il plut bien aux gens de la hird, les hommes du roi lui donnèrent des vêtements et le roi lui-même lui fournit de bonnes armes."

[Lors des festivités de Jol, l'Islandais entreprend de narrer une saga sur le roi Haraldr lui-même. L'exercice est périlleux : il ne faut pas froisser le souverain.]

"Il commença le premier jour de Jol et parla un moment, et le roi lui ordonna bientôt d'arrêter. Les gens se mirent à boire et beaucoup d'entre eux remarquèrent qu'il y avait du courage à réciter cette saga de la sorte, ils se demandèrent ce que le roi en penserait. Certains trouvaient qu'il la disait bien, d'autres étaient moins impressionnés. Puis Jol s'écoula. Le roi prit grand soin que l'on écouta bien la saga. Et en raison de la façon dont le roi s'y était pris, la saga fut achevée en même temps que Jol.
La treizième nuit, la saga s'étant achevée ce jour-là, le roi dit : "Tu n'as pas envie de savoir, Islandais, comme cette saga me plaît ?"
"J'en suis effrayé", dit-il.
Le roi dit : "Je l'ai trouvée très bonne et en aucun point indigne des faits qu'elle rapporte, mais qui te l'a enseignée ?"
Il répondit : "J'avais coutume, en Islande, d'aller chaque été à l'Althing et chaque été, j'apprenais de Halldor Snorrason un peu de cette saga."

[Comme de juste, les mots norrois du texte sont en fait semés de signes occultes inconnus des claviers des honnêtes gens, que j'ai du renoncer à reproduire, n'étant pas nécromancien.]

Les sagas miniatures, Régis Boyer, Les Belles Lettres, 1999.

Aux Belles Lettres aussi, ils font des couvertures roses.

PS : L'un des mes lecteurs ayant exprimé des doutes sur l'intérêt de ces extraits, je crois utile de souligner en quoi, pour ma part, je les trouve intéressants.

Vous n'êtes pas sans ignorer, cher Jazzman, que les questions de la genèse des épopées anciennes, de leur formation, des modes de leur transmission et de leur diffusion, ont fait et font encore l'objet d'âpres débats dans les milieux savants.

La tradition veut, depuis la Grèce antique, que les chants épiques aient d'abord été composés, transmis et diffusés oralement : Homère était aveugle, dit la légende. Longtemps la critique d'inspiration romantique a accepté cette version des faits, et Léon Gautier parle du moment où l'on couche pour la première fois l'épopée par écrit comme d'une décadence, de l'embaumement d'une chose morte.

Mais certains faits contredisent cette vision des choses. Tout d'abord il est bien évident que beaucoup d'épopées tardives, comme celles de la Renaissance italienne, furent composées par écrit et jamais destinées à être chantées. Même les plus anciennes ne nous sont parvenues que par écrit. Nous pensons qu'elles ont été chantées, mais nous n'avons pour nous en convaincre que des témoignages.

Or, il est difficile d'admettre que des poèmes de plus de dix milliers de vers aient réellement été composés sans l'aide de l'écriture, et qu'ils aient pu circuler de manière uniquement orale. Comment aurait-on pu les mémoriser ? Quand aurait-on trouvé l'occasion de les réciter entièrement ?

Un doute existe désormais sur toutes ces questions. L'idée de la circulation orale n'était-elle que mirage romantique ? Faut-il admettre que certains textes, les plus anciens et les plus courts, ont été seuls chantés, les autres ne faisant que mimer l'oralité ? Italo Siciliano, par exemple, préfère parler de lecteurs plutôt que d'auditeurs pour le public des chansons de geste, ce qui va à l'encontre de toute une tradition critique. Il reste prudent sur ces questions et ne nie pas l'importance d'un élément  d'oralité dans la genèse du genre, mais quelle est la part de l'oralité et quelle est la part de l'écriture ? Nous ne sommes pas bien fixés sur tout cela.

C'est pourquoi les extraits que j'ai reproduits, qui nous montrent un exemple de diffusion orale de récits d'une certaine ampleur, trop longs pour être mémorisés ou chantés en une fois, est intéressant. C'est une pièce à verser au dossier ; certes pas une pièce décisive, mais tout de même digne de curiosité.

Bien sûr, je comprends tout à fait que les questions relatives à la genèse de l'épopée soient entièrement dénuées d'intérêt pour la plupart des gens, mais il se trouve qu'elles me passionnent. Si vous êtes las de perdre ainsi votre temps, cher Jazzman,  il existe une solution bien simple : allez donc visiter d'autres sites plus à votre goût, et surtout ne revenez pas.

6 commentaires:

  1. Saviez-vous que ce sont des éditeurs flammands qui ont fait les premières couvertures roses ?
    Ahem. Donc ils les apprenaient en plusieurs fois. Comme c'est intéressant.
    Et sinon, y a-t-il du nouveau croustillant dans le passé ?

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  2. Je me souviens d'avoir vu un conteur arabe sur la place Jemaa el Fna quand j'avais 12 ans. Il faisait tourner ses yeux en cercles de sens contraires en parlant (arabe, dont je ne connais pas un mot). Ça m'avait beaucoup impressionné.
    C'était peut-être un homme bleu venu du sud.
    Mais si, les fameux conteurs bleus.

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  3. Où avez-vous vu des signes occultes (comme le coup de pied ?). Ca n'est pourtant pas difficile d'écrire Haraldr Sigurðarson.

    :-)

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  4. Une petite aide : https://www.rero.ch/pdfview.php?section=aacr2&filename=table_des_caracteres.pdf

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    1. Ciel ! Des incantations pour sorcier fou d'heroic fantasy !

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