merlin

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mercredi 25 février 2015

Kill them all !

La Thébaïde compte douze livres. Les six premiers nous narrent les causes de la guerre des peuples d'Argolide contre Thèbes, les préparatifs et diverses péripéties précédant les combats. C'est au septième livre que le conflit commence véritablement. Or, nous savons d'avance que, des sept chefs ligués contre Thèbes, un seul survivra. Stace n'a donc pas de temps à perdre pour tuer tout ce petit monde : chaque livre apportera dès lors la mort d'au moins un héros.

Comme dans les slasher movies chers au bon Didier Goux, la question est moins de savoir si les protagonistes vont mourir que de savoir comment ils vont mourir. Or, cette question, en raison de l'esprit héroïque qui anime l'épopée, revêt une énorme importance, tant pour le narrateur que pour ses personnages. Feront-ils une mort glorieuse  ? Mériteront-ils, avant de succomber, ce renom éternel auquel ils semblent tenir plus qu'à leurs vies ? 

La gloire terrestre n'est d'ailleurs pas le seul enjeu, car des considérations religieuses se mêlent à l'épopée, et les circonstances entourant la mort des héros ne sont pas sans conséquences sur leur sort post mortem. Bien sûr, il n'est pas certain que ces éléments reflètent fidèlement les opinions religieuses de Stace ou de ses contemporains. Les dieux de poètes, ceux des prêtres et ceux des philosophes, qui furent peut-être étroitement liés à haute époque, chez un Homère ou un Hésiode, se sont séparés en ces temps tardifs qui sont ceux de Stace. Faut-il pourtant admettre qu'ils évoluent tout à fait séparément, sans se rencontrer ni s'influencer réciproquement ? Ce serait supposer que le poète vit dans un complet isolement, sans aucun contact avec les controverses religieuses de son époque. Je ne suis certes pas spécialiste de la religion romaine antique, mais en plusieurs endroits, les notes du traducteur nous indiquent que les croyances d'alors ont pu laisser leur marque dans l'épopée.

Quoi qu'il en soit, les héros de Stace se meuvent dans une atmosphère spirituelle et morale qui n'est plus tout à fait celle d'Homère, et qui commence à me charmer. Stace ne renie certes pas le vieil esprit héroïque ; il est plein d'une admiration enthousiaste pour les beaux faits d'armes des guerriers qu'il dépeint, et comme tout véritable poète épique, il veut nous faire partager cette admiration. Pourtant il semble suggérer, avec insistance, qu'être extrêmement fort et brave ne suffit pas à faire une mort digne d'éloge. Les trépas qu'il nous dépeint sont contrastés, les bonnes morts alternant avec les mauvaises. 

Le premier des sept chefs à périr, à la fin du livre VII, est ainsi le devin Amphiaraüs, favori d'Apollon dont il est le prêtre. Ses dons prophétiques lui ont révélé qu'il allait mourir, mais il n'a pas voulu chercher à se soustraire à son destin, qu'il affronte dignement. Son cocher ayant été tué dans la bataille, Apollon lui-même prend sa place sur son char et l'augure, soutenu par le dieu, accomplit de brillants exploits. Mais, ne voulant pas retarder l'inéluctable, Amphiaraüs fait descendre Apollon de son char, et le dieu, désolé de ne pouvoir le sauver, le pleure déjà. Les dieux ne veulent pas d'un trépas vulgaire pour le héros : la terre s'ouvre et engloutit Amphiaraüs, qui se présente, serein et tout en armes, devant le trône de Pluton. Le devin divinisé fera désormais l'objet d'un culte et rendra ses propres oracles.

Or, cette mort tranche fortement avec celle de Tydée, le second chef à périr, au livre VIII. Tydée est lui aussi le favori d'une divinité : comme son fils Diomède, qui est l'un des héros principaux de l'Iliade, il est protégé par Minerve. Comme Diomède encore, Tydée est un formidable combattant, follement brave : il cause d'affreux ravage dans les rangs thébains. Mais malgré son courage, son habileté aux armes et la faveur divine, Tydée rate sa sortie. Blessé à mort par le javelot du Thébain Mélanippe, le héros se laisse dominer par la démesure, la haine et la frénésie guerrière : dans un geste de vengeance, il dévore à belles dents la tête tranchée de Mélanippe. Cet acte horrifie Minerve, qui s'apprêtait à lui conférer l'immortalité et se détourne alors de lui : sa propre rage coûte donc à Tydée son apothéose, et ternit à jamais sa renommée. Tydée était pourtant un parfait modèle de valeur guerrière, plus encore qu'Amphiaraüs ! Etre un bravache n'est pas tout, nous murmure Stace : la dignité sereine du devin, sa tranquille acceptation du trépas, l'ont rendu plus admirable que le héros furieux. Virgile est passé par là, lui chez qui la maîtrise de soi du soldat romain apparaissait déjà plus louable que l'héroïsme solitaire du guerrier en quête d'exploits individuels.

La valeur guerrière n'est pas suffisante pour faire une bonne mort. Peut-être même n'est-elle pas nécessaire. Car la première victime de la guerre n'était qu'un nourrisson, tué par accident : Achémore, le fils du roi Lycurgue. Cet enfant à la mamelle n'a guère eu l'occasion de manifester des vertus guerrières. Pourtant, il est divinisé : des jeux funèbres dignes de ceux d'Anchise chez Virgile lui sont consacrés et occupent la plus grande partie du livre VI. 

Lorsque la palme des honneurs mortuaires est accordée à un bambin et refusée au puissant Tydée, c'est que vraiment les seules valeurs héroïques ne font plus recette. Et d'ailleurs les deux instigateurs de la guerre, les frères maudits Etéocle et Polynice, ne sont-ils pas des réprouvés, abominables aux dieux qui veulent leur perte à tous deux ? Stace accorde encore au vieil esprit homérique une admiration esthétique pour le beau fait d'armes, mais sans doute l'héroïsme doit-il désormais se subordonner à des considérations morales s'il veut rester louable.

2 commentaires:

  1. Vous devriez suggérer à HBO d'adapter Stace pour une série bien sanguinolente.

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    1. Croyez-vous qu'Omar Sy serait disponible pour jouer le rôle d'Apollon ? Il serait parfait !

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