merlin

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vendredi 20 février 2015

Thébaïde et comparaison épique

Je viens d'achever la lecture du premier tome de la Thébaïde de Stace, publiée en trois volumes aux Belles Lettres, chaque volume comprenant quatre des livres de l'oeuvre. La Thébaïde est une épopée latine du premier siècle après Jésus-Christ, narrant une très célèbre légende de l'antiquité qui fournit également la trame des Sept contre Thèbes d'Eschyle : la rivalité sanglante entre Etéocle et Polynice, les frères maudits, fils d'Oedipe et de sa propre mère Jocaste.



J'ai lu ces quatre premiers livres avec un grand plaisir. Stace ne peut sans doute s'égaler ni à Homère ni à Virgile, mais il me semble posséder à un estimable degré les qualités qu'ont particulièrement cultivé les poètes antiques : le soin apporté aux détails et au style, la description conçu comme un morceau de bravoure où l'on rivalise avec modèles et devanciers, l'art de la composition, le goût prononcé des allusions intertextuelles, la fine peinture des signes extérieurs par lesquels se trahissent les émotions des personnages, une sensibilité qui peut verser dans le pathétique mais qui a le mérite de prendre les protagonistes au sérieux, un certain sens de la majesté...

Le moyen-âge a connu et apprécié Stace. Sa Thébaïde a été adaptée au XIIème siècle en langue romane, sous la forme d'un Roman de Thèbes en octosyllabes que l'on considère comme l'un des plus anciens romans français, si ce n'est le plus ancien.

Duel d'Etéocle et Polynice, vu par un imagier médiéval


Je dois dire que je suis, pour des raisons qu'avec vanité j’appellerai d'émulation littéraire, particulièrement sensible au style de toutes les épopées que je lis. En l'occurence, armé d'un latin très délabré, j'en suis souvent réduit à me contenter de lire la traduction française, bien que l'édition soit bilingue. Cela ne m’empêche pas de remarquer les nombreuses figures de style et les procédés (dont beaucoup sont traditionnels) par lesquels Stace s'efforce de faire briller son art.

Au nombre de ces procédés se trouve la comparaison épique, dont la technique remonte à Homère : les poètes de l'antiquité font souvent appel à de longues comparaisons, très détaillées et élaborées, qui superposent aux personnages ou aux faits du récit des images frappantes, souvent afin de souligner le caractère terrible ou grandiose d'une situation ou d'un héros. Certaines de ces comparaisons sont de vraies trouvailles, pleines de couleur et de force, et je ne puis que les admirer. Mais parfois, la complexité de la phrase, où les propositions pendent de toutes parts tel des festons, m'arrête dans ma lecture. Egaré, confus, je me demande si j'ai été pris en défaut, si la syntaxe est défaillante, ou si le traducteur, en voulant restituer les méandres du latin, impose au français des contorsions peu conformes à son génie. Le poète s'envole, puissant albatros, et me laisse à terre, prosaïquement occupé à rabibocher des membres de phrase, de sorte que pour moi l'image échoue.

Tenez, un exemple, qui nous montre Etéocle en proie à l'inquiétude après avoir envoyé une troupe en armes pour assassiner le messager Thydée, ami de Polynice :

"Il éprouve maintenant de la honte pour cette entreprise, maintenant il la regrette. Tel l'homme au gouvernail d'un vaisseau calabrais sur les flots ioniens et qui connaît la mer - mais le lever trop serein de l'astre d'Olénie l'a traitreusement poussé à quitter le port amical - lorsqu'un fracas remplit soudain le port orageux, que tous les confins du monde font retentir le tonnerre et qu'Orion pèse puissamment sur les pôles, lui-même, c'est certain, préfèrerait regagner la terre et lutte pour y retourner, mais le puissant notus qui souffle en poupe l'emporte ; alors il abandonne ses manoeuvres, il gémit et, désemparé maintenant, il suit les flots aveugles : il en est ainsi du chef issu d'Agénor ; il reproche à Lucifer de s'attarder dans le ciel et au soleil d'être trop lent à se lever sur les coeurs en détresse."

La seconde phrase est vraiment trop lourde et sinueuse pour mon goût, mais surtout je ne peux me départir de l'impression qu'il y manque un verbe, que "l'homme au gouvernail d'un vaisseau calabrais" devrait être le sujet d'un verbe qui jamais ne vient. Me Trompe-je ? Erre-je ? Si mes lecteurs habiles en fait de syntaxe ont un avis sur la question, je leur saurai gré de m'en faire part !

Notez que dans l'exemple suivant, le problème se pose également, mais me gêne moins :

"elle dépose sur le gazon tout proche le pauvre nourrisson qui se tenait à elle et, comme il ne veut pas la quitter, elle le console avec un bouquet de fleurs et sèche ses douces larmes en murmurant des mots affectueux : telle la mère Bérécynthienne quand elle commande aux Curètes d'exécuter leurs danses rapides autour du Tonnant au berceau ;"

Ici aussi, il me semble que "la mère Bérécynthienne" pourrait être sujet d'un verbe qui ne vient pas, mais la phrase telle qu'elle est ne me dérange pas vraiment, et j'ai peur que ce ne soit pour une très mauvaise raison : parce qu'il me semble qu'ici on pourrait aisément remplacer "telle" par "comme". J'ai essayé de faire le point sur l'usage du mot "tel" et ce qui doit s'ensuivre pour la structure de la phrase dans les grammaires dans je dispose, mais je n'y ai rien trouvé de bien éclairant.

Couper les cheveux en quatre est une des joies de la lecture, mais point trop n'en faut.

2 commentaires:

  1. Simple latinisme pour faire écho à un "talis" dans le texte original? J'imagine qu'on aurait pu utiliser un "de meme que" ou "pareille à" à la place de "telle", mais dans tout les cas ce genre de formulation ne viendrait pas à l'idée d'un auteur qui écrirait en francais

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    1. Vous avez raison. Il faudra que j'aille voir comment les poètes français de la Renaissance, très imprégnés de culture latine, usaient de ce genre de comparaison. Je crois qu'il y en a dans la Franciade de Ronsard...

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