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mardi 23 juin 2015

C.S. Lewis et la cosmographie médiévale

C.S. Lewis est auteur aux multiples facettes : romancier, conteur, essayiste, théologien… Malheureusement, on a tendance à oublier qu’il était aussi professeur de littérature à l’université d’Oxford, et qu’il est l’auteur de plusieurs ouvrages portant sur la littérature du Moyen Âge et de la Renaissance. En la matière, il est l’un des meilleurs guides, et des plus agréables, qui se puissent rêver, car non seulement il aborde les œuvres avec beaucoup de finesse et de goût, mais il fait montre d’une capacité surprenante à retourner les problèmes, et à regarder les textes sous des angles inattendus, pour en révéler tout soudain des beautés qui peuvent aisément échapper au lecteur moderne.

Le dernier livre de Lewis, malheureusement peu connu en France et à ma connaissance jamais traduit, s’intitule The Discarded Image. Il s’agit d’une présentation, à grand trait, de la conception de l’univers qui était celle des hommes du Moyen Âge, telle qu’on peut la trouver dans les nombreuses sommes encyclopédiques de l’époque : les érudits médiévaux se sont efforcés, avec une patience inlassable, d’organiser toutes les branches de leur savoir, de la théologie à la science naturelle en passant par la géographie, l’ histoire et les arts, sous la forme d’un tout cohérent et harmonieux. Ce qu’on appelle alors la philosophie englobe l’ensemble des sciences théoriques et pratiques.

Lewis nous invite à méditer sur les conséquences que pouvaient avoir sur l’esprit humain ces représentations du monde, et nous en montre les effets sur la littérature de l’époque. Ils ne sont pas minces : impossible de lire Dante ou Christine de Pisan sans s’armer au moins de quelques-unes de ces notions, et même dans les romans de chevalerie ou les chansons de geste, on trouve des allusions, parfois développées, à la culture savante. (Bernard Ribémont, spécialiste des encyclopédies médiévales, parle à ce sujet d’ « insertions savantes », expression calquée sur celle d’ « insertions lyriques » que la critique emploie pour désigner les passages en vers dans les œuvres narratives en prose.) Romans et épopées sont ainsi remplis de bêtes étranges surgies des bestiaires, de pierres magiques issues des lapidaires, de peuples mystérieux venus des contrées décrites par Pline l’Ancien. L’haleine de la panthère est d’une douceur irrésistible, le phénix renaît de ses cendres, la licorne se laisse prendre dans le giron d’une pucelle, le pélican se perce la poitrine de son bec pour que son sang rende la vie à ses enfants morts et l’éléphant, en mourant, écrase le dragon qui l’a tué. Le monde est une forêt de symboles.

L’une des branches du savoir dont l’influence sur la littérature a été particulièrement féconde et, à mon sens, particulièrement attrayante, est la cosmographie. Lewis nous propose de regarder l’univers médiéval comme un objet de contemplation esthétique. Je dois dire qu’il offre à l’esprit un reposoir grandiose. Aucune mythologie n’a rêvé cosmos plus beau et plus harmonieux que cette sphère parfaite, enclose par le Ciel Empyrée, où les astres se meuvent par amour pour Dieu parce qu’un mouvement circulaire et permanent est le seul moyen par lequel ils peuvent mimer son omniprésence immobile. La terre est au centre de ce cosmos, et Lewis pulvérise au passage l’idée tout à fait fausse que nous nous faisons du géocentrisme : le fait d’être au centre ne donne pas à la terre une importance dont nous puissions nous enorgueillir. Elle est en bas, les cieux sont en haut. Les lieux les plus élevés, ceux où résident les êtres bienheureux et exaltés, sont à la périphérie de ce cosmos et donc les plus éloignés de nous. Nous sommes le trou du cul de l’univers. Notre terre immobile se trouve au beau milieu d’une danse cosmique et sublime dont elle est exclue. L’exact centre du monde se trouve être l’enfer.

Je crois que Lewis a été particulièrement sensible, comme je le suis moi-même, à la splendeur de cette conception. Elle a exercé sur lui une grande influence, en particulier dans sa Trilogie cosmique, une suite romanesque qui utilise la science-fiction comme véhicule d’une quête spirituelle. J’y reviendrai.

2 commentaires:

  1. "L’haleine de la panthère est d’une douceur irrésistible"... Il suffit pourtant de s'être trouvé à côté d'un chat en train de bailler pour savoir que cela ne peut être qu'une légende :-)

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    1. Je n'en doute pas. Mais je ne pense pas que les hommes du Moyen Âge considéraient la panthère (ou le lion, ou le tigre) comme un félin : pour eux, la parenté avec le chat n'avait rien d'évident, d'autant plus qu'ils ne connaissaient souvent ces animaux que par tradition livresque, sans jamais en avoir vus.

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