merlin

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vendredi 4 décembre 2015

César, c'est un Jules !

Etant désormais un peu moins pris par ailleurs, je vais tâcher de me remettre aux blogs. Mollement, comme toujours : si j’arrive à me tenir à une moyenne de deux billets mensuels, ce sera déjà beau.

Lors de mon dernier passage à Paris, je me suis rendu à la librairie Guillaume Budé où j’ai fait l’emplette de quelques livres. Parmi eux, les Douze Césars de Suétone, ouvrage qui me donne l’occasion de réviser agréablement mon Histoire romaine, hélas fort rouillée. Suétone est sans doute un écrivain médiocre, qui ne fait pas montre de beaucoup d’art de la composition et rapporte de la même manière les évènements importants et les trivialités. Pourtant, grâce à cela, il livre une foule d’anecdotes et de petits faits, peut-être d’un intérêt historique limité mais précieux pour qui veut humer l’atmosphère de l’époque, et mettre un peu de chair et de sang dans l’image qu’il se fait des personnages évoqués.

Suétone rassemble tous les faits de manière thématique. Par conséquent, tous les crimes et les atrocités perpétrés par les Césars, qui pourraient être dispersés durant le cours de leur vie, sont livrés à la suite les uns des autres, ce qui finit par donner l’irrésistible impression, pour certains d’entre eux, d’avoir affaire à de véritables monstres. Si notre ami Jules, bien connu des lecteurs d’Astérix, est pour Suétone un personnage plutôt nuancé chez qui s’équilibrent les traits positifs et négatifs, si Auguste apparaît comme un souverain brillant et, somme toute, admirable, tout se gâte avec l’affreux Tibère, et les choses ne s’arrangent pas avec le monstrueux Caligula. J’en suis à Claude. Néron arrive ensuite et nous savons tous quelle est la réputation de ce dernier. Pour qui voudrait écrire le scénario d’une de ces séries historiques modernes où il est de bon ton que de fortes doses de sang et de sexe soient fournies au téléspectateur tous les quarts d’heure pour l’empêcher de zapper, Suétone serait sans nul doute une mine.

Mais ne nous hâtons pas vers tous ces affreux personnages, et comme je sais que vous attendez du croustillant, mes bons lecteurs, laissons notre auteur nous entretenir des  mœurs du divin Jules :



"Sa réputation de sodomite lui vint uniquement de son séjour chez Nicomède, mais cela suffit pour le déshonorer à tout jamais, et l’exposer aux outrages de tous. Je néglige les vers si connus de Licinius Calvus :

                                   Tout ce que la Bithynie
Et l’amant de César posséda jamais.

Je passe sur les discours de Dolabella et de Curion le père, où le premier l’appelle « la rivale de la reine, le dossier de la litière royale », et le second, « l’étable de Nicomède » et « le mauvais lieu de Bithynie ». Je laisse même de côté les édits où Bibulus, sur les murs de Rome, appela son collègue : « la reine de Bithynie », en ajoutant : « Autrefois il était amoureux d’un roi, il l’est aujourd’hui de la royauté. » A la même époque, suivant Marcus Brutus, un certain Octavius, que le dérangement de son esprit autorisait à tout dire, ayant, devant une assemblée très nombreuse, donné à Pompée le titre de « roi », salua même César du nom de « reine ». Mais C. Memmius va jusqu’à lui reprocher d’avoir, en compagnie d’autres mignons, servi d’échanson à ce Nicomède, dans un grand festin auquel prirent part quelques négociants romains, dont il cite les noms. Et Cicéron ne se borna pas à écrire dans certaines de ses lettres que des gardes le conduisirent dans la chambre du roi, qu’il s’y coucha dans un lit d’or, revêtu de pourpre, et qu’un descendant de Vénus souilla en Bithynie la fleur de sa jeunesse, mais encore, un jour, au sénat, comme César plaidait la cause de Nysa, la fille de Nicomède, et rappelait les bienfaits qu’il devait au roi, il lui dit : « Passez là-dessus, je vous prie, car personne n’ignore ce qu’il vous a donné et ce qu’il a reçu de vous. » Enfin, pendant le triomphe des Gaules, parmi les vers satiriques que ses soldats, suivant l’usage, chantèrent en escortant son char, on entendit même ce couplet devenu populaire :

César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César :
Vous voyez aujourd’hui triompher César qui a soumis les Gaules,
Mais non point Nicomède qui a soumis César.

Tout le monde s’accorde à dire qu’il était porté au plaisir, généreux dans ses amours, et qu’il séduisit un très grand nombre de femmes d’une illustre naissance, entre autres Postumia, l’épouse de Servius Sulpicius, Lollia, celle d’Aulus Gabinius, Tertulla, celle de Marcus Crassus, et même Mucia, la femme de Cn. Pompée. En tout cas, les deux Curions, le père et le fils, ainsi que beaucoup d’autres, ont reproché à Pompée d’avoir, par ambition du pouvoir, accepté pour femme la fille de l’homme qui l’avait auparavant contraint de répudier son épouse, mère de trois enfants, et qu’il ne cessait, en gémissant, d’appeler « Egisthe ». Mais sa plus grande passion fut pour Servilia, la mère de Marcus Brutus : lors de son premier consulat, il lui acheta une perle valant six millions de sesterces, et, durant la guerre civile, sans parler d’autres donations, il lui fit adjuger au plus bas prix d’immenses propriétés vendues aux enchères ; à cette occasion, comme beaucoup de gens s’étonnaient d’un prix si modique, Cicéron leur dit fort spirituellement : « Le marché est encore meilleur, sachez-le : il y a déduction du tiers. » On soupçonnait en effet que Servilia ménageait à César les faveurs de sa fille Tertia.

Il ne respecta même pas les femmes des provinciaux, comme le montre par exemple ce distique également répété par ses soldats durant le triomphe des Gaules :

Citadins, surveillez vos femmes : nous amenons un adultère chauve ;
Tu as forniqué en Gaule avec l’or emprunté à Rome.

Il eut aussi pour maîtresses des reines, entre autres celle de Maurétanie, Eunoë, femme de Bogud, et, d’après ce que dit Nason, il lui fit, à elle et à son mari, une foule de dons princiers ; mais sa plus grande passion fut pour Cléopâtre : non seulement il lui donna maintes fois des festins qui se prolongeaient jusqu’au jour, mais, l’emmenant avec lui sur un navire pourvu de cabines, il aurait traversé toute l’Egypte et atteint l’Ethiopie, si son armée n’avait pas refusé de le suivre ; enfin, l’ayant fait venir à Rome, il ne la renvoya que comblée d’honneurs et de récompenses magnifiques et lui permit de donner son nom au fils qui lui était né. Quelques écrivains grecs ont prétendu que ce fils ressemblait aussi à César par son physique et par sa démarche. M. Antoine affirma au sénat qu’il avait même été reconnu par lui et que C. Matius, C. Oppius et les autres amis de César le savaient bien ; mais l’un de ceux-ci, Gaius Oppius, jugeant qu’il valait la peine de le défendre et de le justifier sur ce point, publia un livre pour démontrer que le fils attribué à César par Cléopâtre n’était pas de lui. Helvius Cinna, tribun de la plèbe, avoua à un très grand nombre de personnes qu’il avait eu entre les mains le texte déjà tout prêt d’une loi que César lui avait donné l’ordre de proposer en son absence, lui permettant d’épouser à son choix autant de femmes qu’il le voudrait, pour s’assurer une descendance. D’ailleurs, pour que personne ne puisse douter le moins du monde que César eut la plus triste réputation de sodomite et d’adultère, (j’ajouterai que) Curion le père l’appelle dans l’un de ses discours « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris. »"


Suétone, Vies des douze Césars, trad. Henri Ailloud, Paris, Les Belles Lettres, 1931, 

6 commentaires:

  1. Vous êtes sûr de la fiabilité de ce Suétone? Tout cela ne figure pas dans Astérix. J'ai des doutes...

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    1. Si vous avez lu le dernier Astérix, vous savez que ces albums sont scénarisés d'après le papyrus de César lui-même. Il aura probablement laissé de côté le récit de ses turpitudes.

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  2. Amusante coïncidence : j'ai moi-même lu Suétone, pas plus tard qu'il n'y a pas longtemps. Avant de passer à Tacite, après un détour bienvenu par Charlemagne.

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    1. Je me mettrai sans doute à Tacite également, lorsque j'aurais terminé Suétone et quelques autres petites choses.

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    2. Avant Tacite, j'oubliais de dire que je suis allé fonder Rome en compagnie de Tite-Live…

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    3. Je ne l'ai pas lu, mais je pense que je le ferai à l'occasion. J'essaie de combler mes lacunes en littérature latine, et je trouve que l'on est rarement déçu avec les auteurs antiques : ils sont presque toujours attrayants, pour le moins. Peut-être que le temps a fait une sorte de tri, ne laissant subsister que la crème, même si sans nul doute des œuvres importantes ont péri.

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