merlin

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vendredi 10 juillet 2015

What France means to me

On m'a demandé d'écrire quelques mots sur la France, et plus particulièrement sur son avenir. Des circonstances futures, nous ne savons rien ; nous ne pouvons imaginer l'avenir d'un être vivant que d'après son passé et son présent. Ce qui me conduit à me demander ce que la France a été pour l'homme. Inévitablement, je pense d'abord à la France médiévale : car c'est au moyen âge que votre nation a exercé sur l'Europe une hégémonie spirituelle que ni elle, ni aucune autre nation, n'a égalée depuis lors. Avant tout, la France représente les Croisades, la Chanson de Roland, la cathédrale de Chartres, le cycle d'Arthur, l'Université de Paris. Dans tout cela, ce qui frappe, c'est l'éclat : éclat des épées, de la courtoisie, de la logique. En second lieu, je pense à la France "éclairée", celle de Voltaire et des Encyclopédistes. L'éclat en a pâli, mais la clarté demeure. Cette France-là, je la considère un peu comme mon ennemie, mais c'est une noble ennemie ; à défaut d'amour, elle m'inspire du respect. Enfin, pour être tout à fait franc avec vous, je pense à une troisième France, celle où les pires cancers du monde moderne ont trouvé leur climat d'élection, celle où adorent flâner les Américains décadents, celle où Edgar Poë passe pour un grand poète, celle des petits "mouvements" vermiculaires, du Dadaïsme, du Surréalisme et des messes noires - celle qui au pays même de la Raison a dressé l'idole de la Bêtise.

Il semble que votre être soit double. Sans doute en est-il de même de toutes les nations ; je vois bien qu'il en est de même de mon pays. Derrière l'Angleterre de Sidney, je distingue (hélas !) celle de Cecil Rhodes. Si l'une affranchit les esclaves, l'autre s'engraisse à faire la traite. Nous qui avons failli inventer la Liberté avons aussi péché contre elle plus que presque toute autre nation. pour vous comme pour nous, le Démon est véritablement l'envers de l'être authentique ; il incite les concitoyens de Shelley à la Tyrannie, comme ceux d'Abélard à la Bêtise. L'avenir dépend, pour chacun de nos deux pays, du choix que nous ferons entre notre bon et notre mauvais génie. Est-il trop tard pour retrouver cette autre France, cette autre Angleterre ?

Pour les retrouver, il ne suffit pas d'y penser. Ce n'est pas d'"idéal" ni d'"inspiration" que nous avons besoin, mais de simple probité, de charité, de diligence, pour faire face à toutes les tâches qui s'imposeront. Je ne sais si les Français ou les Anglais, ou les Allemands (qui, eux non plus, n'ont pas toujours connu le seul Démon) parviendront à redevenir eux-même. Le salut d'un peuple, comme celui d'un individu, est toujours possible, mais aussi impossible à prédire ; car nous avons des volontés libres, et l'avenir reste à faire.

C.S. Lewis dans La France libre, N°7.42, 15 avril 1944.